Martin Ruby: « Heaven Get Behind Me »

Certaines vies sont moins simples que d’autres. Alors que nous approchons de la fin d’une année très étrange, une période où nous serions normalement en train de nous diriger paisiblement vers les vacances, il semble que la musique qui se présente à moi devient de plus en plus intéressante. Rien ne pourrait être plus intrigant que le premier album de Martin Ruby, Heaven Get Behind Me. Martin Ruby, il s’avère que ce n’est pas une personne mais un groupe, dirigé par le créatif multidisciplinaire Marco North, ici crédité comme fournisseur de voix, de guitares acoustiques à 6 et 12 cordes, de guitares électriques, de dobro, de banjola, de saxophone, d’harmonica, de bols de chambre cloud, de calliope, d’orgue de pompe et de pieds-de-poule.

Né à New York, North est connu pour ses histoires, ses poèmes, ses pièces de théâtre, ses films (y compris des prises de vue pour John Lennon et Yoko Ono) et ses interviews avec des personnes comme David Bowie et Liza Minelli. Il a enseigné à l’université de New York et à l’école des arts visuels et a joué du saxophone dans, selon ses dires, un « groupe de surf punk non signé ». Il semble que ce ne soit que la moitié de l’histoire. Lorsque la fille de North, à l’âge de deux ans, a été kidnappée par sa mère et emmenée à Moscou, un North désespéré a suivi. Depuis treize ans qu’il vit à Moscou, il lutte, semble-t-il, depuis longtemps contre le système pour élever et soigner son enfant. Aujourd’hui heureux de se remarier (il réside toujours en Russie), un contact étroit avec la mort a inspiré à North l’écriture et l’enregistrement de Heaven Get Behind Me, à une époque où sa propre mortalité était en danger.

C’est une histoire atypique en effet, et elle nous offre une mise en scène époustouflante pour un album qui porte le nom de Fellini, dont la couverture saisissante rappelle René Magritte et qui a été enregistré chez lui en utilisant, entre autres instruments, une guitare de salon vieille de 100 ans et une banjola Pollman de 1887. « Fellini Was Dying », le premier titre de l’album, se déroule comme un ivrogne fatigué, mais qui n’a pas complètement renoncé à la douceur de vivre. La guitare acoustique de North est aussi rugueuse que sa voix, et tout aussi touchante. Sur un fond de sons de rue, la chanson titube de pathos et de douleur. Mais surtout, elle est aussi pleine de beauté, tant dans le son des cordes qui résonnent et vibrent que dans la prestation émotionnelle de l’artiste. C’est une composition simple, mais intelligente, livrée avec beaucoup d’habileté.

« Long Tall Man » est une œuvre étincelante, qui tourne autour de l’Amérique, avec une guitare qui virevolte comme un vautour ; une ballade confessionnelle profonde et poussiéreuse, ponctuée par une guitare slide, « Burning nothing but bad gasoline » chante le musicien ( Ne brûler rien d’autre que de la mauvaise essence). Le pouvoir de cet opus réside dans la crudité presque insupportable de la musique. La poésie de North est dure et cynique, compatissante et vraie ; son ton est uniquement américain. « Elle lit les lettres, décide lesquelles laisser passer »,(he reads the letters, decides which to let through) entonne North sur « The Letter Reader », une méditation peu décorée, chaque note étant remplie de nostalgie et de peur. Le moment le plus poignant de l’album se produit sur « Sebastopol », où l’on peut entendre la fille de North, Eve, s’harmoniser avec son père.

« Stone Blind Rain » dégouline,, lui, de pathos. L’harmonica et les bols de la chambre des nuages apportent une parure délicate et éclatante. Ce qui est merveilleux, avec cet album, c’est que tout semble intensément réel.  Il n’y a pas d’artifice ici, seulement de l’art, et l’art de North est immédiatement connecté et accessible, rappelant la tradition séculaire de la musique folklorique : de la musique pour le « folk » c’est à dire de la musique pour nous tous. North chante « They say it’s » a good day to die » ( Ils disent que c’est un bon jour pour mourir) et il n’y a, là-dedans, aucun mélodrame, seulement de l’humanité. 

***1/2

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :