Keaton Henson: « Monument »

Keaton Henson écrit de la musique qui vous fait culpabiliser de l’avoir écoutée. C’est presque trop personnel, comme si vous lisiez une page de son journal intime laissée ouverte sur le comptoir. Et vous vous sentez encore plus mal si vous savez à quel point il est timide dans la vie réelle, se tenant à l’écart des médias sociaux, acceptant rarement des interviews et semblant viscéralement anxieux lorsqu’il se produit devant des foules. Pourtant, sa musique est d’une franchise étonnante. Totalement ouvert dans ses explorations de la maladie mentale, du doute de soi et de la perte, Keaton Henson a une capacité d’humilité totale que peu d’auteurs de chansons peuvent atteindre. Et son dernier album, Monument, est peut-être son œuvre la plus déchirante à ce jour.

Douloureux et tendre, Monument s’attaque à la maladie et à la mort de son père, qui durent depuis dix ans. La pièce maîtresse de l’album, « Prayer », sert d’éloge funèbre en deux mouvements. « La première partie est une méditation sur la préparation à la perte », note Keaton, « et la prise de conscience que nous ne pouvons rien dire, même si nous savons que quelqu’un part, pour que cela soit moins douloureux quand il part, il n’y a pas de conversation magique qui rend son absence du monde acceptable, même si elle semble devoir l’être ». S’ouvrant sur un ton mineur, sa voix tremble et se brise sur le piano et, après un refrain chuchoté déchirant (« Parle plus fort, je te perds » (Speak up, I’m losing you), la chanson se transforme en un mouvement orchestral de grande envergure, avec un arrangement complet pour cordes du 12e Ensemble de Londres et des bribes d’images granuleuses des débuts de Keaton. « Prayer » est peut-être la chanson qui se rapproche le plus de la complexité du deuil – l’anticipation, le choc lorsqu’il frappe enfin, la nostalgie douce-amère et la douleur aiguë et indescriptible. La chanson se termine par un clip du père de Keaton qui roucoulait vers lui quand il était bébé ; un « Keaton ! Fais un signe à papa » (Keaton! Wave to daddy!) dont on peut dire que, si vous ne pleurez pas déjà à ce stade, sera l’élément catalyseur pour que vous le fassiez.

Aussi déchirant que soit Monument, il a pourtant de brefs moments de légèreté. Dans le ralenti électronique « Ontario », nous avons ainsi un aperçu du processus de guérison de Keaton, enfermé dans la province canadienne glaciale : « J’aime le froid arrogant / Je suis déséquilibrée mais je sens mon âme » ( love the arrogant cold / I’m off balance but I feel my soul). Et, de la même manière, sur « Like I Can », naîtront des moments d’euphorie. La joie jaillit de chaque coup de trompette alors que Keaton se lance dans un jubilé inhabituel : « Je veux t’aimer tant que je le pourrai ! » (I want to love you while I can!) sur ce qui est ici une célébration de l’amour et de la vie dans toute sa gloire éphémère . Cette composition offre un réconfort au deuil : une perspective nouvelle et une profonde gratitude pour l’amour que nous sommes capables de donner pendant que nous sommes encore ici.

Ce n’est pas, je l’espère, un disque sombre et boueux sur le deuil et la perte, mais un disque sur la façon dont le deuil et la perte colorent le reste de nos vies, ce sont tous les hauts et les bas de nos dernières années vus à travers le prisme de la perte de personnes, un opus dont on ne peut pas dire qu’il n’a pas sa part de noircur mais au bout duquel on trouvera la lumièere et l’espoir.

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