Hey Colossus: « Dances / Curses »

Quand on a entendu Hey Colossus pour la première fois, aux environs de 2013 de 2013, le groupe venait d’atteindre de nouveaux sommets avec le psycho-sludge enragé Cuckoo Live Life Like Cuckoo. La férocité lysergique de ce disque avait laissé une empreinte indélébile sur nombre d’âmes et nous a amené à nous demander ce que la musique « psychédélique » pouvait ou devait être. Menaçante, brutale et vibrante, son intensité d’acide brun avait frappé droit au cœur de l’oeil intérieur.

Le Hey Colossus de 2020 est une bête différente. Les dernières sorties les ont vu abandonner la sauvagerie de l’ancien temps au profit d’un son plus fluide et plus agile. Ce qui nous reste maintenant, c’est une machine très compétente, bien huilée, capable non seulement d’exercer une force pure, mais aussi d’offrir des moments de beauté tranquille et de bonheur introspectif. Les 75 minutes du double album Dances/Curses tissent une riche tapisserie sonore dans laquelle la richesse des idées, la clarté de la vision et le souci du détail font de cette expérience une expérience très gratifiante, toujours imprévisible et parfois totalement transcendante.   Le premier morceau, « The Eyeball Dance », se déploie progressivement avec des drones et un riff serré et réfléchi qui vient compléter une ligne de basse monotone. La mélodie simple ne sert qu’à ajouter de la couleur à ce qui est avant tout une introduction rythmique, une entrée lente dans l’atmosphère psychique de l’album. Les guitares entrelacées de « Donkey Jaw » sont plus présentes, mais le contrôle est habilement appliqué et la tension ne déborde jamais dans une frénésie totale. Il est clair à ce stade que l’interaction télépathique des précédents albums n’a pas été perdue. Les compositions sont d’une facilité et d’une confiance que l’on pourrait attendre de ces vétérans, mais le sens de la catharsis si essentiel à leur musique demeure. L’impression d’un traumatisme spirituel martelé au cours du processus d’enregistrement est palpable.

Il y a des hochements de tête au Hey Colossus d’autrefois. L’euphorie hymnique de « Medal », avec son accroche irrésistible et son refrain vocal hédoniste : « I found an easy way down » (J’ai trouvé un chemin facile), s’assiérait confortablement sur une setlist avec le matériel prêt à l’emploi des albums précédents. Cependant, c’est lorsque le groupe passe à la vitesse supérieure sur l’odyssée « kosmische » de 16 minutes « A Trembling Rose » que les subtilités de leur art de la chanson transparaissent. Un exercice de retenue et de timing, le morceau a plus en commun avec les grooves insistants de Neu ! qu’avec le riff de doom inspiré par Melvin. Des lignes de guitare luxuriantes scintillent sur une base rythmique bien ancrée et ce n’est qu’au bout de 12 minutes que l’on ressent tout le poids du groupe dans un moment d’extase. 

Dans la seconde moitié de l’album, Hey Colossus se languit dans un espace libre humide, en se s’offrant une somptueuse introduction à la guitare slide de « U Cowboy » et en se prélassant avec les voix riches et maladives de Mark Lanegan, fan de longue date, sur « The Mirror ». Ce qui marque cette moitié du disque, c’est son ampleur. Les tempos lents et les arrangements spacieux offrent à l’auditeur la possibilité de se prélasser dans les textures de l’album et de méditer sur sa résonance émotionnelle. Tout se fond et s’arrête sur « Blood Red Madrigal », puis se prépare à nouveau pour un dernier coup de baguette avec le riff de fin du monde qu’est « Tied In A Firing Line ».   

Le raffinement est si souvent un obstacle à l’expression authentique. Au fur et à mesure que les groupes vieillissent et s’éloignent des expériences primitives de leur jeunesse, l’intensité brute est souvent délaissée au profit de la démonstration d’un « sérieux musical » ou de la recherche du succès commercial. Hey Colossus a subi au cours de sa vie des changements stylistiques que l’on pourrait certainement assimiler à du raffinement, mais ce qui rend ce changement non seulement acceptable, mais aussi tout à fait bienvenu, c’est que les nobles intentions du groupe se reflètent dans les résultats.

Dances/Curses – tout comme Four Bibles et The Guillotine avant lui – ne porte pas témoignaged’un groupe qui fait jouer ses muscles techniques pour le plaisir ou qui tente de percer ce qui reste de l’industrie musicale traditionnelle. Il s’agit d’une distillation de l’expérience cumulée d’un groupe de bricoleurs invétérés qui a accumulé près de deux décennies de travail acharné. C’est un perfectionnement de leurs capacités considérables à créer un disque nuancé et détaillé qui porte tout le poids, l’urgence et l’attrait émotionnel de leurs premiers travaux tout en continuant à avancer inexorablement vers de nouveaux territoires revigorants.

***1/2

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