The Mountain Goats: « Getting Into Knives »

Avec près de 20 albums en un peu moins de 30 ans, The Mountain Goats est devenu bien plus que le projet solo de John Darnielle. Les deux derniers albums polarisent l’excentricité du groupe avec ses racines, à savoir le fantasme de In League With Dragons et l’effort solo dépouillé de Songs for Pierre Chuvin. Quoi qu’il en soit, la force d’écriture du groupe lui a permis de résister à la montée et à la chute de l’alt-rock. Il est d’ailleurs tout à fait approprié que le 19e album studio des Mountain Goats ait été enregistré dans le légendaire studio Sam Phillips Recording, car Getting Into Knives est aussi digne du studio que des légendes comme les Cramps.

Alors que le bavardage de la foule cède la place à un mélange de country,e titre d’ouverture « Corsican Mastiff Stride » trouve The Mountain Goats comme sonnant toujours aussi authentique. La voix de John Darnielle est devenue plus calme au fil des ans, mais son timbre plein d’âme est accompagné d’une mélodie jubilatoire. Les cuivres explosifs de Tom Clary et l’orgue Hammond de « Get Famou » » aident à capter l’énergie et montrent le talent du groupe pour les arrangements de bon goût en plus de l’écriture de chansons rustiques. Il est rafraîchissant d’entendre des parties délibérées à la basse (Peter Hughes), aux percussions (Jon Wurster) et à la guitare (Matt Douglas) à une époque où la plupart du rock acoustique et roots n’est qu’un véhicule pour le chanteur.

Ce qui est plus impressionnant, c’est la véritable aura « live » de Getting Into Knives. Toute l’ambiance de ce disque est plus proche de la performance que de la piste. Si vous cherchez un exemple, regardez l’intro en quatre temps de « Picture of My Dress ». La chaleur de la chanson est à la hauteur de sa clarté, subvertissant le passé lo-fi du groupe alors que son instrumentation stratifiée se détache d’un trot folklorique pour élaborer un Tweet de la poétesse Maggie Smith : une femme divorcée conduit sa robe de mariée froissée vers 2005 à travers le pays et prend des photos de celle-ci en divers endroits. Il y a très longtemps qu’une chanson pop-country n’a pas eu un tel poids métaphorique.

« As Many Candles As Possible » fait contrepoids à l’énergique bizarrerie de Tom Waits et à la lourdeur du classique Bruce Springsteen, mais la voix de Darnielle conserve sa propre personnalité. La section de jam atonale de la chanson contraste avec le riff accrocheur, tout comme les paroles opposent les idéaux humains à la nature humaine. Avec des progressions d’accords plus prononcées et des leads mélodiques, « Rat Queen » brise la récente tendance à la sobriété de ce style sans pour autant paraître ringard. Cela montre que les solos de guitare et les accords de guitare à l’eau de rose peuvent encore fonctionner avec les bonnes notes, et il est utile d’avoir des chansons comme « Pez Dorado » pour changer complètement de style, avec des arpèges de vibraphone et des percussions acoustiques pittoresques.

« Tidal Wave » et « The Last Place I Saw You Alive » sont calmes et ralentissent les choses pour un effet réfléchi. Respectivement améliorées par la clarinette et le saxophone de Douglas, les deux chansons rendent le cœur avec un sentiment touchant. La tapisserie glaciale et lente de la première est centrée sur les petites victoires précieuses, tandis que les crescendos résonnants, les coups de basse à l’endroit et les bourdons mellotron de Sam Shoup résument l’effroyable nostalgie de passer devant un ancien repaire partagé autrefois avec un être cher aujourd’hui décédé. Les deux chansons sont accompagnées de quelques parties de piano évocatrices, mais elles recontextualisent finalement l’alchimie du groupe, sur laquelle Darnielle s’appuie davantage pour exprimer ses émotions.

Si l’émotion est ce qui rend Getting Into Knives agréable, alors c’est l’instrumentation qui la place dans le haut de la discographie du groupe. Prenez le piano carillonnant et l’orgue de terre de « Bell Swamp Connection », sur lequel Darnielle privilégie le chant parlé à la Bob-Dylan. La dynamique de la chanson se glisse comme le soleil sur l’horizon, faisant du mur de son du dernier refrain une agréable surprise. De même, les percussions et la ligne de basse du « Great Gold Sheep » savent quand il faut se laisser aller avec l’ensemble du groupe et quand chaque musicien doit briller.

Cet équilibre entre l’enthousiasme et les nuances met en valeur une coupe plus organique comme dans « Wolf Count » tout en laissant transparaître le caractère de son fond de scène dépouillé. Les tam-tams et les léchages de guitare fantaisistes du début de « Harbor Me » sont aussi brouillons qu’intentionnels, ce qui montre comment ce groupe peut mettre en avant des solistes sans éclipser la poussée narrative. Après plus de deux décennies où des groupes de moindre envergure se sont gaussés de la musicalité des Mountain Goats, un album comme celui-ci fait d’eux les rois du rock de feu de camp.

Au milieu de touches chatoyantes et de guitares harmonieuses, le morceau de titre de clôture trouve Darnielle citant la chanson de Christian Shaker « Simple Gifts » : »C’est un cadeau pour être simple/ C’est un cadeau pour être libre » ( It’s a gift to be simple/ It’s a gift to be free). Le titre de l’album se précise de cette façon : il revient au meilleur de ce qui était, avec un état d’esprit affiné par la connaissance de la façon dont les choses peuvent être. En ce sens, Getting Into Knives est un roots rock revitalisé par des musiciens qui ne transigent pas avec leur ambition artistique.

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