Lily McKown: « Backseat Driver »

Le premier album de Lily McKown, Backseat Driver, et qui est produit par Joe Michelini, enchaîne les vignettes plaintives et aborde sans complexe le tragique. Les pistes font allusion à la pastorale mais la contournent, englobant une série de récits d’un réalisme impitoyable : du mari colérique à la femme qui danse en état d’ébriété dans le salon, la première étant le témoin inamovible de sa poésie, aux enfants qui se défoncent dans les toilettes de l’école. Combinant une prouesse narrative qui rappelle The Lumineers et un lyrisme mordant comparable à celui d’une ancienne Courtney Barnett, la marque de folk-rock de McKown intègre un mélange réfléchi de narration personnelle, de récit et de charge émotionnelle.

L’album commence avec un remarquable « Backseat Driver », peut-être la chanson la plus optimiste de la collection – ensoleillée et idyllique, accompagnée de rythmes acoustiques brillants et accrocheurs, d’un solide groove de caisse claire et de lignes de basse graduées. Elle est cinétique, veut passer à toute allure les feux oranges et elle est parfois enjouée, comme les camions de bonbons et de glaces que chante McKown. La chanson titre rappelle l’enfance et prépare les auditeurs aux récits plus complexes de l’âge adulte qui suivent. Dans le morceau suivant, « Circle of Misery », le ton léger et percutant est associé à des truismes plus sérieux : « La masculinité peut masquer un homme fragile » (Masculinity can mask a fragile man), et plus tard dans le disque, des déclarations comme « Je ne vois plus ma famille à moins que quelqu’un ne meure » ( Never see my family anymore unless someone dies) apparaissent brutalement, étouffées et jetées à l’improviste. Elles se lamentent mais conservent un air d’esprit, et elles étourdissent parfois avec leur poids, comme avec « J’ai un vieux gant de baseball / et une longue liste de raisons pour lesquelles je ne devrais pas exister » (I got an old baseball mitt / and a long list of reasons I shouldn’t exist..

Une autre élément phare de Backseat Driver sera « Virginia’s Lovers », avec un refrain en deux lignes empreint de sentimentalité, et le chant de McKown, « Ne descends pas à la baie de Chesapeake / Ce n’est qu’un club soda et des factures qui t’ouvrent la voie » (Don’t drive down to the Chesapeake Bay / It’s just club soda and down payments paving your way), au milieu de l’histoire des amoureux victimes d’un accident de voiture. Alors que les cordes de Molly Germer frémissent en arrière-plan, la voix de McKown serpente et s’étire, comme si chaque syllabe était une note instrumentale maintenue en suspension, prolongeant le temps et nous permettant ainsi de les savourer.

Dans la seconde moitié du disque, le lyrisme est mis en valeur et l’instrumentation est le plus souvent sous-estimée et dépouillée. Dans « Metal in the Outlet », la percussion bat régulièrement, manifestant une forme littéralement lourde et hypnotiquement métallique au morceau, tandis que « Fingerprint-Covered Mirror » présente des voix moins grinçantes et plus crues et tendres contre un rythme acoustique calme. Les lignes de guitare électrique plus sombres et plus fantomatiques qui caractérisent des morceaux comme « B-Team » sont absentes ; McKown démontre sa capacité à évoquer à travers des lignes mélodiques plus simples et des paroles nettes et honnêtes. « Ghost Town » en est peut-être le meilleur exemple : avec des chants de trappistes américains, une guitare rythmique électrique en staccato et un refrain captivant qui fait écho.

Les morceaux de Backseat Driver ont intimement liés les uns aux autres, avec des personnages qui peuvent apparaître sur plusieurs pistes ; ou peut-être que la dynamique de la famille et du bar, souvent répétée, est destinée à se reproduire dans diverses vies. En ce sens, McKown aborde un sujet plus large : le sombre anonymat de la vie, qui est à la fois singulier et commun : les histoires de professeurs désabusés qui restent debout toute la nuit, de traumatismes intergénérationnels et de pauvreté, le souvenir d’une grand-mère tombant des escaliers, d’ « amis endommagés » ( damaged friends) Backseat Driver a mal, et il reconnaît les racines de ses douleurs – le morceau de clôture « Flowers in Texas » résume le mieux ce sentiment, puisqu’il affirme que « Vous méritez de creuser votre propre tombe / et de pisser sur l’État / sur votre plaque d’immatriculation / et d’être quand même accueilli chez vous » (.You deserve to dig your own grave / and to piss on the state / on your license plate / and still be welcomed back home). En fait, elle considère peut-être cette réflexion comme une nécessité. Elle marque la contemplation comme un chemin et une reconnaissance de la terre promise comme étant profondément ancrée dans la tradition populaire elle-même – elle met un miroir sur la vie des autres, et donc sur la nôtre.

***1/2

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