Kim Myhr & Australian Art Orchestra: « Vesper »

Si penser un son pour les len demains est un exercice captieux et surtout stérile, cela ne signifie pas qu’il est interdit ou qu’il n’est pas intimement légal. Imaginez-le pour exorciser l’inconnu qui nous attend, comme un viatique de réconfort pour rassurer les futurs publics et la musique qui, ici et maintenant, ne peut être divine. Idéalement, je on voudrait qu’il ressemble au son de la suite Vesper composée et interprétée par le guitariste norvégien Kim Myhr avec l’Australian Art Orchestra dirigé par Peter Knight.

Le label norvégien Hubro capte la performance en direct pendant le Festival international de jazz de Melbourne en juin 2018 et la transfère sur disque, nous faisant ainsi assister à un moment de passage extraordinaire : l’idée de composition et d’improvisation que nous avons l’habitude de comprendre comme contemporaine est déséquilibrée vers une hypothèse futuriste, praticable et navigable. L’ensemble de Kim Myhr se lance dans un voyage qui tire parti des cartes des explorateurs pionniers, pour ouvrir de nouvelles routes, armés d’une confiance folle, et si tout cela devait aboutir à un tour du monde menant au port d’où l’on part, le voyage en vaudrait la peine. Mais pourquoi insister sur de telles similitudes maritimes ? Car le sentiment le plus vif qu’on éprouve est celui d’une mer nocturne, une mer intime, isolée et privée de toute notion de rivage ou de débarquement. En racontant la genèse de cette composition, le guitariste norvégien a fait référence au temps apaisé que la nuit apporte avec elle (les Vêpres du titre sont le moment de la journée qui mène à la soirée) et à la perception lâche qui est propre à l’obscurité et à ce moment intime du jour. Une musique à écouter le soir, la nuit, quand tout le monde se calme. L’antécédent est  identique au suivant : mais on continue à entendre le clapotis des vagues !

Vesper est une suite en trois mouvements séparés (mais organiquement contigus) qui représentent près d’une heure de son. On ne sait pas très bien combien de pièces ont été composées et écrites et combien d’improvisations ont été réalisées, et cela ne présente pas non plus d’intérêt compte tenu de la cohésion de l’ensemble. Certes, dans la partition soumise aux sept éléments de l’Australian Art Orchestra, il y a des indications de calme, de lenteur, comme un rythme amniotique qui commence à fluctuer dès la première des trois parties : l’orchestre clignote avec des vagues d’accords élastiques et cadencées comme pour constituer une marée placide sur laquelle la 12 cordes de Kim Myhr (plus qu’un accord ouvert) tisse une série d’arpèges liquides à laisser bouche-bée La masse sonore se déplace, s’obscurcit par des traînées électroniques, se stratifie en une apparente immobilité liquide. Seize minutes abondantes qui semblent trouver un atterrissage sur le final, où une tempérance harmonique mène l’écoute, calme et sédentaire, dans l’espace entre l’éveil et le sommeil.

La deuxième partie de la suite s’ouvre sur des crépitements électro-acoustiques qui inversent le cours : cette fois, c’est la guitare qui scanne des accords aqueux surchargés de retard, un phrasé dédaigneux sur lequel l’orchestre monte une surcharge de débris, de déchets acoustiques et de faux mouvements. Le cours n’est perdu qu’en apparence. Le cœur de la composition est saturé d’électronique, comme pour créer un crash de l’ordinateur de bord, une tempête sonore qui touche presque le bruit, une tension qui se fond dans la bonne humeur lorsque la guitare revient aux arpèges initiaux doublés par une autoharpe qui réintroduit l’orchestre, mené par les percussions de Tony Buck, qu’ils caracolent et rejettent, se tournant vers le minimalisme avant de rentrer au port. Evanescence, ombrage, amarrage.

Le troisième mouvement s’ouvre sur un quatrième mouvement folklorique pour célébrer un ensemble choral transnational, comme un gamelan enivré. L’harmonie se développe sur un ostinato d’accords condescendants et hostiles au point d’envoyer l’équipage de l’orchestre en sortie libre pour ponctuer les digressions de la guitare par des carabattole ethniques.

La fin de la nuit ou les premières lueurs de l’aube ? La marée revient, les vagues se balancent, elles se réconcilient, et la guitare se berce, elle ralentit. Tout s’amincit, se calme dans un baume de son. Les timbres des instruments sont flous. Dernières indications sur la partition : dilater, humidifier, décolorer ! Un disque extraordinaire qui indique une voie possible pour la musique de demain. Il ne reste plus qu’à s’y embarquer.

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