Lucinda Williams: « Good Souls Better Angels »

Le stoïcisme est peut-être le prix de la singularité. Lucinda Williams, éminemment difficile à classer, est la rare artiste grand public qui conserve sa crédibilité dans la rue, tant en country qu’en rock. Mais s’imposer a nécessité une campagne éreintante. Dans les années 1970 et 1980, cette artiste originaire de Louisiane a parcouru le Texas et Los Angeles, se frottant à des « lowlifes » luminescents et les immortalisant en chansons. Au fil du temps, elle a accumulé un grand nombre d’adeptes et a reçu trois Grammy Awards. Au fil du temps, elle est devenue aussi fiable et confortable qu’un vieux pull qui gratte et qui est en quelque sorte meilleur que les autres dans le tiroir.

Moins confortable est le sujet du dernier album de Williams, Good Souls Better Angels, qui aborde des sujets sombres avec des paroles et des sons inhabituellement agressifs. C’est son 14ème album studio, et son premier album de nouvelles chansons depuis 2016, le hantant The Ghosts of Highway 20.

Les diables, la malchance et l’échec en sont les motifs. Le thème de la lutte contre les forces démoniaques anime l’intrigue. Le réalisme de Williams nous rappelle que, même lorsque les combats cessent, la paix est souvent un objectif irréalisable. Longtemps fascinée par les possibilités offertes par la poésie, elle puise dans une veine particulièrement râpeuse et provocante sur Good Souls Better Angels.

L’exemple le plus frappant, « Wakin’ Up », ne ressemble à rien d’autre dans son répertoire.  Elle se déchaîne en récitant une litanie de résistances et de dysfonctionnements : « Il m’a donné un coup de poing/ Je l’ai raté…/ Il m’a tiré les cheveux/ Et puis il m’a pissé dessus/ Je jure qu’il veut ensuite m’embrasser. » (He threw a punch/ Somehow I missed it…/ He pulled my hair/ And then he piss on me/ Next thing I swear he wants to kiss on me.) Des hurlements de guitare désorganisés illustrent le chaos et Williams va jusqu’à justifier la non-coopération. Dans le choeur déchirant, elle se secoue, se disant rapidement à elle-même » »Je me réveille/ D’un mauvais rêve/ Ça m’a secouée/ C’était une mauvaise scène/ Ça m’a foutue en l’air. » (I’m wakin’ up/ From a bad dream/ It shook me up/ It was a bad scene/ It fucked me up.) Le guitariste Stuart Mathis y diffuse des riffs façon Neil Young époque Sleeps With Angels sur un grondement rythmique menaçant.

Sur Good Souls Better Angels, Williams est soutenu par le groupe de blues rock Buick 6. Mathis riffs sur une guitare négligée inspirée par Hendrix, et jette des pistes de guitare contradictoires sur la production. Ses accords de blues impétueux et son jeu libre et expressif s’opposent aux rythmes statiques du batteur Butch Norton et aux motifs de basse de David Sutton. Cet arrangement donne une sensation de live énergisante et les solos de guitare crépiants s’opposent aux rythmes brutaux et au chant dur de Williams. 

« Pray The Devil Back To Hell » est un morceau similaire à « Wakin’ Up », mais dans une perspective plus négative. Mathis peaufine son installation et explore un territoire plus spacieux. Le violon électrique griffé offre une rare variation sur la palette sonore de base fournie par le groupe. Williams affronte les démons de gauche et de droite, et pas seulement les démons internes. Le « single » « Man Without A Soul », critique implicite de Donald Trump, qui fait l’objet d’une critique implicite, prophétise la chute de la figure de proue controversée. « Tu te caches derrière ton mur de mensonges/ Mais ça s’écroule » (You hide behind your wall of lies/ But it’s coming down), crache-t-elle, le broyant sous sa botte métaphorique comme un mégot de cigarette qu’elle aurait jeté par terre. Des changements d’accords rassurants y dissimuleront temporairement son vitriol.

Good Souls Better Angels délivre un rock brut et rugueux, et c’est rafraîchissant à entendre. Il serait cependant fallacieux de qualifier l’album de retour à la forme, car Williams n’a jamais sonné aussi noueux sur disque. Des guitares fracassées et la valeur de production du garage-rock fournissent une toile de fond gutturale pour ses paroles, hurlées et marmonnées à la manière étonnamment punk.

Sur le shuffle agité du Texas blues « Bad News Blues », Williams transforme un mauvais moment en bon moment avec des rimes directes et une construction parallèle intelligente. « Mauvaises nouvelles dans la rue / Mauvaises nouvelles dans ma voiture / Mauvaises nouvelles sous mes pieds / Mauvaises nouvelles au bar » (Bad news on the street/ Bad news in my car/ Bad news under my feet/ Bad news at the bar), gémit-elle, l’air assiégé mais sobre. Sa râpe grinçante atterrit de manière impressionnante entre Iggy Pop et Kim Gordon, tandis que les paroles et la musique puisent leur force dans un blues tapageur. Sur le dur « Big Rotator », la rime sert une fois de plus de véhicule aux idées de Williams. Elle fait tourner une série de tangentes verbales qui se fondent comme une pelote de laine autour des thèmes du bien et du mal.

Néanmoins, comme beaucoup d’artistes classiques qui ravivent le feu après quelques albums de chansons relativement conventionnelles, Williams tempère parfois l’enfer. Deux ou trois numéros apaisants et mélodieux la font changer de vitesse.  Bien que presque fade dans son euphémisme, « Good Souls », plus proche, sert d’épilogue réconfortant pour les auditeurs confiants qui ne sont pas effrayés par les difficultés.

« Shadows and Doubts » combine cette tension plus douce avec sa ligne de basse incisive sur l’album. Williams commence la chanson sans accompagnement. Buick 6 la dépasse progressivement par de subtiles embellissements, et la chanson se transforme en un gage de solidarité encore doux mais plein de sang. Rêveusement, Williams chante : « Bon sang, ce sont les jours bleus sombres/ C’est vrai/ Et il y a tant de façons de vous écraser. » (Hell, these are the dark blue days/ That much is true/ And there’s so many ways to crush you) Mais ici, elle n’est pas à l’attaque. Elle poursuit avec une note d’optimisme tenace : « Vous avez vos ombres/ Et vous avez vos doutes/ Et vous avez vos batailles/ Mais vous vous battez pour vous en sortir. » (You’ve got your shadows/ And you’ve got your doubts/ And you’ve got your battles/ But you fight your way out) Ceci sonnera un peu comme une déclaration de mission et d’intention pour l’ensemble de l’album.

Le disque sert à rappeler ce qui fait du nom de Williams une marque reconnue dans le domaine de l’écriture de chansons de qualité. Son individualité et sa combativité continuent à briller au plus profond de sa carrière. Son phare poétique lutte contre les ténèbres ; il ne gagne pas toujours, mais il incite les auditeurs à se battre pour leur meilleure nature. Good Souls Better Angels est, dans ses meilleurs moments, une écoute fascinante pour les fans du côté plus branché du rock roots et de l’Americana.

****1/2

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