Fiona Apple: « Fetch The Bolt Cutter »

Assez loin dans le nouvel album de Fiona Apple, la chanson « For Her » commence par un profond soupir. Ce soupir semble être le résultat d’un homme au cœur léger, à la langue tordue et à l’allure ampoulée et prétentieuse, qui se déguise en homme violent et dont les actes sont de plus en plus déplorables envers les femmes de sa vie. Malgré le contenu lyrique, la chanson semble être la toile de fond d’une vieille publicité pour iPod. Ce qui semble d’abord être de l’inconséquence nous ramène rapidement à ce profond soupir, alors qu’Apple expire et se souvient : « Bonjour, bonjour/ Tu m’as violée dans le même litque celui où ta fille est née » (Good morning, good morning/You raped me in the same bed your daughter was born in), tandis que la chanson se transforme en un dénouement heureux, comme si Apple essayait d’expulser complètement tout le vitriol qui lui reste de ce mal qui lui a été fait. « For He » » est le condensé et la plus pure distillation de ce qu’elle a accompli avec Fetch the Bolt Cutters, un album à la fois immensément pointu et intensément déchirant.

Fetch the Bolt Cutters est une évolution des efforts précédents de Fiona dans le domaine de la pop influencée par le jazz percutant et expansif. Si l’on considère son répertoire, une comparaison intéressante pourrait être faite avec The Drift de Scott Walker : tous deux sont des albums d’une variété étourdissante tant par leur utilisation d’une instrumentation unique que par leurs qualités progressives qui, au lieu d’être utilisés pour étourdir l’auditeur dans une stupeur musicale, servent plutôt à contextualiser les émotions et le ton de leurs disques. « Relay » s’appuie sur une pléthore d’objets de ménage différents utilisés pour créer les multiples rythmes sous-jacents entre lesquels la chanson saute, alors qu’Apple grogne « Je t’en veux de présenter ta vie comme une brochure de propagande merdique » (I resent you presenting your life like a fuckiing propaganda brochure), tout en essayant de lutter contre la course sans fin que lui impose son propre besoin de transférer des sentiments négatifs d’une relation à l’autre.

L’album repose en grande partie sur notre réceptivité à Fiona Apple en tant que femme qui, malgré une immense souffrance et des regrets, s’émerveille encore du monde et voit la comédie qui s’y joue, partout et en tout. Apple est avant tout une conteuse, et si Fetch the Bolt Cutters est certainement le morceau de musique le plus intéressant et le plus fascinant sur lequel elle a mis son nom d’un point de vue sonore, son interprétation classique dans le rôle de chanteuse comme poète et narratrice est le cœur et l’âme du disque. Sur le point culminant de l’album « Newspaper », Apple raconte l’histoire sordide d’un ancien amant et de son nouvel amant, et sa propre histoire en relation avec leur romance naissante. Elle oscille entre son propre méta-récit où elle s’impose à cette nouvelle ingénue, en supposant qu’elles sont des âmes sœurs et qu’il leur a fait perdre à jamais la capacité de se connecter l’une à l’autre, en un ricanement jaloux et presque pitoyable exprimé par « tu portes le temps comme une couronne fleurie… Et je suis seule à ce sommet maintenant, essayant de ne pas laisser ma lumière s’éteindre » (you’re wearing time like a flowery crown…And I’m alone on that summit now, trying not to let my light out ) qui se construit et se renforce jusqu’à ce que la voix d’Apple puisse à peine se maintenir. C’est une histoire belle et déchirante qui trouve encore le temps de cerner la cause profonde de cette angoisse : un homme violent qui essaie de s’insérer dans le récit à deux femmes qui, autrement, auraient pu être amies.

Mais Apple a toujours cette lumière qui l’empêche de se consacrer exclusivement au mélodrame et au ressentiment. « Shameika » est une ode rebondissante à une femme de sa jeunesse qui, malgré les mots flatteurs mais condescendants que les hommes lui adressaient à l’époque, des mots qui avaient ce double tranchant qui lui a collé au fil des ans avec la simple affirmation qu’Apple « avait du potentiel ». La chanson titre de l’album est un regard triste mais avec un sourire en coin sur ses rapports dans ses relations interpersonnelles d’adolescente. Après avoir expliqué comment l’intimidation l’a affectée, elle chante franchement « J’ai grandi dans les chaussures qu’ils m’ont dit que je pouvais remplir » (I grew up in the shoes they told me I could fill), qui se développe métaphoriquement dans la chanson suivante « Under the Table », passant et pansant son ennui à creuser dans le tempérament légendaire qui est le sien, celui de quelqu’un qui en a facilemen tassez des imbécilités de la vie quotidienne avec son accroche immédiate et littérale « Je ne la fermerai pas » (I won’t shut up ).

Fetch the Bolt Cutters commence sur une Fiona Apple, prisonnière de sa propre tête et de son passé compliqué, et progresse vers le déblocage et la libération de certaines de ses névroses les plus profondes, ainsi que la reconnaissance qui en découle. Une discussion franche, parfois dérangeante, mais d’une honnêteté déchirante sur les relations interpersonnelles dans le cadre de positions souvent impuissantes, Apple a créé le meilleur album de sa carrière. Il est dense et chargé d’émotions, et exige que vous ayez foi en elle et son groupe dans les moments les plus excentriques et les plus exagérés, mais investir dans ce qu’ils ont créé ici vaut la peine d’être suivi jusqu’à ce qu’Apple termine enfin le manifeste de Fetch the Bolt Cutters avec « Je continue d’avancer, pas vers où ou loin, Jusqu’à maintenant et le lendemain il faisait jour / Jusqu’à maintenant j’étais pressée de prouver / Mais maintenant je ne bouge que pour bouger » ( On I go, not towards or away/Up until now it was day, next day/Up until now in a rush to prove/But now I only move to move ». Fiona Apple n’a aucune envie d’être l’instrument de notre angoisse collective et de notre réconciliation émotionnelle, mais, si elle n’est pas un maître dans l’art de faire de la musique qui soit parfaite pour cela, qui d’autre pourrait l’être ? Fetch the Bolt Cutters est une de ces œuvres d’art où les mots ne rendent pas justice, et Fiona Apple a créé un classique instantané.

****1/2

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