Angel Bat Dawid: « The Oracle »

Angel Bat Dawid est une énigme ; son premier album The Oracle est une anomalie totale. Dawid a enregistré, overdubé et mixé l’album toute seule après qu’un diagnostic de tumeur cérébrale ait perturbé ses études musicales. Elle joue de tous les instruments que vous entendez (à l’exception de quelques tambours), apparaît sur la pochette et produit tous les tours et détours qu’on y entend sans faille aucune. The Oracle est en fait une introduction faite de larmes à la cosmogonie mystique et jazzy d’une artiste qui est devenue l’une des joueuses les plus vénérées et les plus omniprésentes de Chicago ces dernières années, et qui fait des comparaisons classiques avec tout le monde, de Sun Ra à Nina Simone, ou de Matana Roberts à Moor Mother dans les temps modernes. Qu’elle révèle ici son propre chemin avec une telle facilité et un tel naturel est proprement étonnant.

En effet, dès les premières mesures, il devient rapidement évident que quelque chose de spécial est sur le point de se produire, et cette sensation brûle jusqu’à la fin du disque. Appelée de différentes façons psaumes célestes, expériences de jazz spirituel et hymnes faits maison, Angel canalise vraiment quelque chose qui sonne venu d’en haut ou de l’au-delà dans son style incroyablement terrestre mais aussi aérien.

On a l’impression que la musique vient aussi naturellement que la respiration d’Angel. Il est donc logique qu’elle préfère chanter et jouer de la clarinette, mais ce n’est que la moitié de l’histoire de l’album. En dehors de la batterie grésillante de « Cape Town », Angel joue remarquablement de tous les autres instruments du disque, et fait également des overdubs et des mixages toute seule hormis la couverture), ce qui est une proposition rare dans de nombreux domaines musicaux, sans parler du free jazz, qui privilégie souvent les ingénieurs du son et la post-production pour faire les choses ausssi correctement que possible. On peut dire sans risque de se tromper qu’Angel est plus « juste » que la plupart des autres grâce à sa proximité et à son aisance avec le matériel, et à la façon dont elle transmet finalement son expérience avec un sens ininterrompu de l’urgence et de la concentration.

Des mélodies étonnantes et des voix efficaces qui se dégagent de « Destination (Dr. Yusef Lateef) » à l’incroyable catharsis ressentie à la fin de « Cape Town », et cimentée dans « The Oracle », plus proche, l’album nous laisse en rage et avec une boule dans la gorge, grâce à la conviction rarement égalée et à la liberté totale de son jeu et de ses arrangements. Franchement, les fans de tout, de John et Alice Coltrane à Ornate Coleman, en passant par les styles sud-africains de Ndikho Xhaba & The Natives et jusqu’à Matana Roberts, ne pourront qu’être impressionnés par l’influence émotionnelle ancienne mais intemporelle du premier album solo d’Angel. Incroyable.

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