Paul Haslinger: « Exit Ghost »

Il aura fallu plus de huit ans au compositeur autrichien Paul Haslinger pour venir à bout de ce qu’il considérait, après son travail avec Tangerine Dream et de nombreuses compositions pour des musiques de film (la saga Underworld, The Girl New Door), comme son œuvre majeure. Exit Ghost ne déçoit pas et figurera probablement parmi les œuvres instrumentales les plus précieuses et réussies de l’année.

Le disque est avant tout un disque de textures, mêlant autour d’un piano chaleureux des textures organiques et synthétiques, évocatrices d’un monde de fantômes, d’apparitions, un monde de créatures mystérieuses où l’auditeur se trouve plongé comme en immersion. La musique de Paul Haslinger est apaisante et la plupart du temps calme et propice à la contemplation. L’entrée en matière est minimaliste et fait penser aux motifs appliqués d’un Arvo Pärt. On y retrouve le même sens des progressions, ici environnées de cordes qui apportent de la fluidité au mouvement. Intrinsic est une plage assez riche et qui s’appuie sur une rythmique d’arrière-plan précise et millimétrée. Le motif rappelle un vague écho du « Lucy in The Sky » des Beatles. Les compositions d’Haslinger sont conformes à son travail habituel sur les bandes originales de films : elles sont tout sauf tape à l’œil. Ce qui n’empêche pas le compositeur de dégainer de temps à autre des mouvements plus romantiques ou sensibles, à l’image du magnifique « Room 3 » ou, plus loin, de ce mystérieux « August 2-22 ». « Exit Ghost », la plage, ressemble à un passage perdu des enregistrements de Raudive : on y entend des voix, des esprits imprimés qui causent à l’arrière-plan. Le son parle tout seul, produisant un effet d’étrangeté et d’arrêt qui n’est pas sans intérêt.

Exit Ghost semble raconter une histoire dont on ne perçoit pas les contours et qui échappe à notre compréhension. Valse I suggère une ambiance médiévale, une cour, l’entrée dans un château hanté, sans qu’on sache où cela nous mène. Haslinger nous donne peu de renseignements, se contentant d’aligner des séquences aux titres sibyllins. Shuiyeh désigne un liquide en chinois. Et c’est comme si la musique, les notes nous filaient entre les doigts comme une longue caresse. On retrouve l’environnement entre mystique et new age des Tangerine Dream, la délicatesse d’un pot heurté, de tubes de métal qu’on frapperait avec un bâton laineux. Le disque évolue comme en apesanteur et produit sur nous une étrange sensation d’élévation et d’irréalité. Où sommes-nous ? Où allons-nous ? Là où l’école Schole dont on parlait récemment garde un fort rapport au réel et aux éléments, Haslinger préfère décoller et tutoyer les étoiles et le ciel (« White Sun »), quitte à ce que ses motifs bavent un peu sur les côtés ou pâtissent de la surexposition.

Mais il y a suffisamment de lumière et de beauté pour qu’on reçoive le message. « Undertow » agit comme un grondement répétitif. C’est une longue note tenue et étirée pour créer une forme de suspense inquiet. « Mayerling » est à la hauteur de son nom, une déclinaison extraordinairement sobre et contenue d’un piano au romantisme finissant. Les amateurs de coups de sang et de variations de tempo et de ton resteront en dehors de tout ça : il n’y a chez Haslinger pas une note plus haute que l’autre, pas un éclat, pas un emballement, pas une plage qui tente d’attirer la lumière, pas un motif mémorable. C’est peut-être la seule limite du disque : à force de marcher sur la pointe des pieds, il ne laisse aucune trace et menace de ne laisser qu’une empreinte elle-même fantomatique sur l’auditeur.

Exit Ghost est un album qui n’existe que lorsqu’on l’écoute. Il agit comme une apparition, fugitive, splendide et inquiétante à la fois, mais dont on mettra en doute l’existence et jusqu’au souvenir une fois le fantôme repassé par la fenêtre ou filé par la cheminée. Il reste après ça une empreinte de tristesse, un souffle affligé, une peine d’être encore au monde qui témoignent du passage de la musique en nous. C’est cette trace, magnifique et sombre telle qu’elle s’exprime sur le merveilleux coda d’« Alcina », qui reste ce qu’on gardera de mieux d’Exit Ghost. C’est évidemment très peu, presque rien et déjà pas mal. Le temps et la musique filent, tandis que nous ne sommes pas grand-chose.

***1/2

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