Algiers: « There Is No Year »

Sur les marches d’une église éclairée par des néons, on peut distinguer la silhouette de quatre figures évangéliques ; le dernier bastion de l’espoir, la vision du passé du futur encadrée par un ciel brûlé, des braises de feu, entourée par les débris des rêves brisés de l’humanité. Non, ce n’est pas le synopsis du dernier blockbuster hollywoodien mais le sentiment général qui frémit tout au long du troisième album d’Alger There Is No Year. C’est un album qui craque sous la pression d’un lourd fardeau, l’idée que, dans un avenir pas si sombre et lointain, l’apocalypse arrive et qu’on ne peut presque rien y faire. Bien que la dernière offre du quatuor soit antérieure aux récents troubles de ces dernières années, on peut dire sans risque de se tromper que l’Apocalypse est à nos portes

Avec un son à la croisée du punk, de l’électro et du gospel, s’il devait y avoir un groupe pour la bande originale d’Armageddon, ce devrait être Algiers. There Is No Year vous plonge en effet directement dans le feu de l’action, avec le morceau éponyme du disque qui saute dans la mêlée grâce à une volée urgente de synthés crépitants et de boîtes à rythmes croustillantes. Le frontman Franklin James Fisher prend le flambeau du prêcheur fou, tandis que sa voix riche et mélancolique aboie qu’il est bientôt minuit et que l’univers est bâti sur un château de cartes comme pour dépeindre l’infrastructure en ruine d’un gouvernement désemparé, sous la pression de ses actions ratées. Sans un moment pour respirer, « Dispossessio » augmente l’intensité, le drone électronique et les guitares se contorsionnent comme des poutres de fer que l’on tord sous une contrainte extrême. Un refrain de piano bondissant entoure un chœur de voix qui chantent à plusieurs reprises que la fuite est impossible. Cependant, le ton est donné plus tôt par Fisher qui annonce la chanson avec le coup de poing a capella « faites le tour/ fuyez votre Amérique/ pendant qu’elle brûle dans les rues/je serai ici au sommet de la montagne/en criant ce que je vois ». Au moment où le troisième morceau « Hour of the Furnace » tombe dans le champ de vision, tout espoir a disparu alors qu’on aimerait pouvoir dire que tout ira bien mais qu’on raisonne comme un homme vaincu. Une pulsation au ralenti signale le malheur qui s’est abattu sur nous, tandis que la chanson diffuse l’image de la race humaine dansant sur les étincelles d’un monde brisé.

Le problème, c’est qu’avec un trio d’ouverture aussi intense, There Is No Year lutte pour maintenir l’élan ; c’est comme si Algiers était devenue une métaphore complète en documentant la fin du monde dans les premiers instants du disque, pour que le reste de l’album raconte l’histoire de ce qui se passe ensuite. Il suffit de dire qu’il y a une accalmie dans l’énergie, comme on peut s’y attendre si on est entouré de métal tordu et de la notion d’humanité en train d’être anéantie. Malheureusement, cela transforme certaines parties du disque en un champ de ruines non maâtrisable ; le titre « Unoccupied » donne à la partie centrale de l’album un peu de peps et le jazz-électro détonnant de « Chaka » apporte une touche de science-fiction à un récit toujours pertinent. Alors que There Is No Year semble ainsi se diriger vers sa dernière demeure, « Void », qui se rapproche le plus de la tourmente, surgit en se balançant ou obliquant, comme s’il n’allait pas se coucher sans combat. Canalisant le déchaînement punk de leurs précédents travaux, l’intensité est ramenée à 11, alimentée par une batterie déchainée, des guitares bâillantes et le bourdonnement omniprésent des réactions. On entend Fisher crier vaillamment qu’il faut trouver une échappatoire avec une détermination à toute épreuve.

There Is No Year est à l’image de son sujet : chaotique, troublé, intense et conflictuel, provocateur et pourtant brisé. Une prophétie qui se réalise d’elle-même, enveloppée dans un vacarme futur-rétro gospel-électro punk – la bande-son de la fin du monde de la fin d’un monde dans lequel il n’y a nulle année

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