Floating Points: « Crush »

Floating Points est le projet solo du Britannique Sam Shepherd, qui est apparu sur la scène électro il y a une dizaine d’années avec Vacuum EP un maxi monté comme un jam de musique house. Rendu à son premier album Elaenia (2015), Shepherd avait bien évolué sur le plan esthétique et, bien que la house soit encore présente, on y trouvait plus de subtilité dans les séquences rythmiques et de raffinement dans la conception sonore, ajoutant de l’IDM et du nu jazz à sa palette stylistique. Reflections : Mojave Desert en 2017 marquait une pause à la sauce house, passant à une atmosphère complètement ouverte de band live qui se produira au Joshua Tree National Park, occasion de mettre plus d’emphase sur une forme post-rock qu’électronique. Shepherd était de retour en octobre avec son troisième album, Crush, et une rencontre d’une beauté étonnante entre un homme et son Buchla (une marque de synthétiseur analogique), un ensemble à corde et d’autres instruments acoustiques.

« Falaise » prend place tout doucement avec ses bois, cordes et cuivres, créant une superbe masse mélodique qui pivote entre les notes continues et itératives, s’intensifiant comme un tourbillon harmonique jusqu’à un point culminant qui simule le vertige. « Last Bloom » rebondit d’abord dans les basses, passant à une forme IDM bien rythmée qui se réverbère clairement, comme sur des murs de béton. La superposition des synthétiseurs est très réussie et génère un effet d’entraînement qui n’est pas tout à fait clair au début, mais qui le devient progressivement. « Anasickmodular » penche du côté de la techno lounge avec sa boucle rythmique colorée d’une trame vaporeuse dissonante, c’est très relaxant jusqu’à ce que le volume d’un son de trompette synthétique devienne particulièrement fort. Heureusement, la montée retombe dans une séquence rythmique épurée, qui fait réaliser à quel point le strident peut narurellement s’impose. « Requiem for CS70 and Strings » se déploie comme une ballade de musique de chambre, ou un extrait de concerto dont le soliste est un synthétiseur Yamaha CS70. La mélodie est très belle, en lien avec le thème légèrement mélancolique et nostalgique.

« Karakul » apparaît en une suite de vagues qui se terminent sur un impact sec réverbéré, ponctué par une suite d’itérations et d’ondulations synthétiques. Le montage est précis et gracieux, contrastant les courbes lentes avec les granules abrasives. « LesAlpx » revient à une forme techno très entraînante, avec la basse qui rebondit sous les percussions, servant de moteur à la trame mélodique brumeuse. La composition est bien pensée, mais on perd un peu le sens du phrasé en raison de l’épaisse masse rythmique qui ne se renouvelle pas autant qu’on l’aimerait. « Bias » apportera son tranchant avec un cuivre numéri mélancolique et un clavier inquiétant, comme s’il s’agissait de la trame sonore d’un film étrange à la John Carpenter. Étonnement, le mouvement transite alors vers un rythme big beat connoté années 90 et placé en duo avec le cuivre initial avant que la mélodie ne revienne en fondu enchaîné. « Environments » se courbera alors comme une mélodie au thérémine, supporté ensuite par un petit rythme IDM et un clavier réverbéré placé dans le fond de la pièce. Tout cela va s’intensifier au niveau de la saturation et de la dissonance, donnant surtout l’impression que le volume a été augmenté.

« Birth » s’ouvre comme une composition au piano, mais jouée sur un synthétiseur analogique, accentuant certains segments avec des effets, mais restant délicate et linéaire dans son articulation. « Sea-Watch « continue dans la lenteur plus contemplative, reprenant le clavier mélodique comme soliste à l’ensemble acoustique. Le thème fait penser à du néo-classique japonais, façon film d’animation de Miyazaki, légèrement sali par de la distorsion, le résultat est absolument magnifique. « Apoptose Pt1 » fait suite dans le même registre, cette fois-ci accompagnée de percussions nerveuses, comme si elles avaient hâte de briser la douceur de la mélodie, l’effet est particulièrement efficace. « Apoptose Pt2 » continue rythmiquement, un peu comme une jam percussive sur boîte à rythmes qui aura réussi à prendre le dessus.

Crush nous laissera, au final, sur l’impression d’être le meilleur de ce que Floating Points compose et peopose, alliant l’articulation réfléchie du premier album avec la spontanéité du deuxième, et ajoutant surtout de l’air à la musique, cet espace abstrait qui permet aux instruments acoustiques de respirer. Shepherd a trouvé un équilibre qui met à peu près tout en valeur, faisant ressortir des détails qui n’étaient pas là avant, des articulations et des textures qui ont gagné en clarté. À cela s’ajoutent les jolis thèmes musicaux, bien contrastés entre la trame délicate et la piste dansante.

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