Frode Haltli: « Border Woods »

Après un album aux multiples invités, Frode Haltli revient à un format plus resserré puisque seulement trois musiciens l’accompagnent sur ce nouveau disque. On aurait pu alors imaginer que son accordéon se verrait servir la première part et se montrerait très présent ; en vérité, l’instrument à touches de nacre n’intervient qu’en soutien d’un autre, tout aussi vernaculaire dans son apparence, la nyckelharpa. Jouée par Emilia Amper, cette sorte de vieille à roue est, en effet, chargée de toutes les parties mélodiques, placée à l’avant-plan et apportant une coloration très folklorique à cet album, souvent proche de la musique de danse populaire, façon bal de village médiéval (« Mostamägg Polska », « Valkola Schottis) ».

L’accordéon de Frode Haltli dépasse pourtant, par endroits, ce rôle d’adjuvant, d’installateur d’ambiance d’arrière-plan, pour prendre le relais mélodique de la nyckelharpa (le milieu de « Mostamägg Polska »).

Dans ces passages, le Norvégien joue, de surcroît, la continuité en faisant sonner son instrument comme assez voisin de celui de son invitée. Que le lecteur ne pense cependant pas qu’il s’agit, tout au long du disque, d’un simple dialogue entre ces deux musiciens puisque Frode Haltli peut laisser ses deux percussionnistes (Håkon Stene et Eirik Raude) opérer seuls sur un morceau justement intitulé « Wood And Stone ». Pour le reste, ils se marient impeccablement à la tonalité globale du disque, avec leurs frappes sèches sur leurs grands tambourins et xylophones.

Plutôt enjoué et entraînant, Border Woods se fait logiquement un peu éloigné de ses deux qualificatifs quand la nyckelharpa est moins présente et qu’il s’agit davantage de travailler sur une atmosphère (l’encore une fois bien nommé « Quietly The Language Dies »). Avec ce nouvel album, c’est donc une facette supplémentaire de son talent dont fait montre le Norvégien.

***1/2

Westkust: « Westkust »

Le shoegaze est loin d’être mort et enterré ; on pourrait même dire qu’il survit à de beaux trépas. Preuve en est ce combo tout droit de Suède nommé Westkust. Biberonné au son de The Jesus & Mary Chain et de My Bloody Valentine, le quatuor de Gothenburg (qui a connu un line-up bien changeant comptant auparavant deux membres de Makthaversan) nous propose comme entrée en matière eun « debut album » éponyme bougrement efficace.

En l’espace de neuf morceaux, Westkust ira rendre hommage à l’âge d’or du shoegaze anglo-saxon avec ses sonorités noise-pop de façon incroyable. Entre lourdes distorsions de guitare, rythmiques lancinantes et interprétation vaporeuse de Julia Bjernelind (parfois accompagnée de Gustav Andersson), le premier disque est une sacrée poussée d’adrénaline et ce dès les premières mesures de « Swebeach ». On sent les trois années de travail autour de ce disque et les suédois lâchent enfin la bête avec les magmas soniques de « Rush » et « Daylight » entre autres.

Agrémenté de lignes de basse plutôt post-punk, le groupe de Gothenburg ne laissera personne indifférent. Que ce soit sur les anxiogènes « Cotton Skies » et « Do You Feel It » ou sur les plus libératrices « Junior » et « Adore », Westkust nous entraîne dans leur univers riche en contraste mais particulièrement attachant. Convoquant aussi bien les spectres de Ramones que de Ride tout au long de ces neuf titres, les Suédois ont réussi leur pari de nous envoûter sans tomber dans la redondance.

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Wives: « So Removed »

Wives commentent les angoisses quotidiennes d’une génération qui a fait ses débuts en ayant à frapper fort, et c’est au travers de cette expérience qu’est né So Removed, un album qui vise à, selon leurs mots, « plonger dans ce vide de l’inconnu,cet enchevêtrement où terreur et optimisme contemporain cohabitent » C’est un album qui donne à l’auditeur un sentiment d’espoir, de clarté et de légitimité.

Chanter ses problèmes, décrire ses maux, couloir les résoudre en sachant que, si mieux il y a, il ne sera que ponctuel ou circonstanciel est une manière de jeter un regard troublant et sombre sur la condition humaine, mais aussi sur ce que cela signifie de rejeter la spiritualité, dans « Waving Past Nirvana ». Ce titre est la première chanson enregistrée par le groupe, avec Jay, Adam Sachs, Andrew Bailey et Alex Crawford qui ont formé Wives sur un coup de tête. Le titre est une façon intelligente de prendre un sentiment de désespoir, de vivre sa vie selon ses propres termes, et ce sera une première chanson appropriée pour donner le ton de ce que sera le reste de l’album.

Avant de former le groupe, ses membres avaient tous été impliqués, d’une manière ou d’une autre, dans la scène DIY de New York. Leur attitude envers l’expérimentation de leur son les amène à enregistrer d’autres titres tels que « Hideaway » et « The 20 Teens ». So Removed reflète ainsi leur détachement, fruit de leurs expériences personnelles, ce qu’ils qualifiant d’ « autobiographie spéculative ». Cela sera conformémént posé, et l’album se comportera comme prévu.

Des titres comme  « Workin » et « The 20 Teens » confrontent ce que cela signifie de vivre et de combattre la vie de tous les jours. L’introduction cinématographique de « Workin’ » crée le suspense, préparant l’auditeur à un commentaire sur la vie professionnelle et l’impact du capitalisme sur les gens de la classe ouvrière. Titre le plus long de l’album, il pousse l’auditeur à entendre ses critiques sans complaisance de l’exploitation moderne. « The 20 Teens » se veut une exploration des années 2010. C’est un titre plus positif que ses homologues, mais qui n’hésite pas à s’éloigner des thèmes récurrents du disque. « Hit Me Up » s’y juxtaposera, racontant l’histoire d’un vieil homme naviguant dans un New York qu’il ne reconnaît pas. C’est abrasif et plein des divagations d’un homme qui a perdu le contrôle de son environnement.

So Removed n’est pas un début parfait. Il y a des quasi-accidents avec des titres comme »Sold Out Seatz » et « Hideaway », ce dernier impliquant un style familier et utilisé à plusieurs reprises, s’éloignant des sons plus individuels exprimés dans les chansons plus intéressantes de l’album. Ces morceaux ne semblent pas avoir l’impact généré par les moments précédents. 

Cependant, la dernière chanson, « The Future Is A Drag », sera importante – sa mélodie mélancolique relie le disque, résolvant les problèmes posés par les moments les moins fondamentaux et recentrant le message dominant. C’est une piste lente, et ça ressemble presque à quelque chose sur lequel on aurait plaisir à danser lors d’un bal de fin d’année au lycée. Il possède, toutefois, une approche ludique sur les erreurs faites et la spéculation autour du pessimisme, les dernières secondes transmettant un son hérité des années 80 et une interruption sonore abrupte. Ce sera une fin calme appropriéeà une collection de musique qui n’a pas son pareil pour être émouvante.

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Dumb: « Club Nites »

On sait très peu de choses sur la formation post-punk-garage vancouvéroise Dumb. Assemblé autour de Franco Rossino (voix, guitare), le quatuor est complété par Nick Short (guitare), Pipé Morelli (batterie) et Shelby Vredik (basse). En 2018, fort de sa signature avec la maison de disques Mint Records, le groupe nous proposait Seeing Green; un disque plus touffu, plus punk et un peu moins cohérent que le tout dernier né.

Intitulé Club Nites, paru en juin dernier, le nouvel album de ces jeunesses a été enregistré, écrit et mixé par la formation elle-même; une bande parfaitement D.I.Y ! Même si le matriçage de l’album a été confié à Mikey Young – qui a travaillé étroitement avec l’un des meilleurs groupes rock garage australien, Eddy Current Suppression Ring – les Canadiens ont tout fait du début à la fin.

Parmi les parutions « d’un océan à l’autre », ce Club Nites se classera bien haut dans les listes des excellents albums, portant fièrement ses couleurs. Comme le titre de l’album l’indique, Dumb nous propose une virée remplie d’observations sarcastiques sur le mode de vie de tous ces fêtards qui ne jurent que par les « brosses dansantes » du week-end et les rencontres sexuelles fortuites… qui laissent ledit « clubber » émotionnellement vide.

Musicalement, on est ici en plein post-punk classique détenant quelques sursauts garage-rock qui évoquent fortement le son de Parquet Courts. On y décèlera également un petit ascendant de Pavement particulièrement dans « Cursed ». Même si Dumb respire la fleur de l’âge (et le manque d’expérience), les chansons présentées sur ce deuxième album sont d’une efficacité étonnante, assez pour nous donner envie d’écouter l’album en boucle.

C’est joué avec une énergie admirable et cette charge caustique sur cette vie nocturne futile, parfaitement « instagrammée », inspirée par toutes ces starlettes hollywoodiennes en quête de célébrité instantanée, nous a réjouis au plus haut point. La ressemblance frappante à Parquet Courts pourrait en agacer quelques-uns, mais ce groupe sait ce que ça prend pour concevoir une chanson post-punk accrocheuse et efficace.

On vous invite à prêter l’oreille à tous ces petits bijoux magnifiquement baveux que sont les « Submission », « Beef Hits », « My Condolences », « Fugue », « Columbo », « Slacker Needs Serious Work », « Knot in My Gu »t et « CBC Radio 3. » Sans que ce soit particulièrement inventif, Dumb sait être accessible, et ce, sans verser dans la ringardise. Si vous aimez les Minutemen, Pavement, Parquet Courts et Bench Press, vous serez en bonne compagnie sonore avec le combo.

***1/2

Oso Oso : « basking in the glow »

Jared Lilitri (voix, guitare) est le meneur incontesté de la formation Oso Oso , un groupe américain originaire de Long Beach, New York. Depuis 2015, avec la parution de Real Stories of True People Kind of Looked Like Monsters, le groupe a ratissé les sillons creusés par les Death Cab for Cutie et autres Jimmy Eat World de ce monde. On est ici dans un univers parfaitement power-pop-emo bien tranché et ne visant pas à l’inventivité.

En 2017, Lilitri lançait The Yunahon Mixtapes qui, sous des dehors lo-fi, dissimulait une remarquable sensibilité pop. Oso Oso nous présente maintenant ce que l’on peut considérer comme étant son premier album officiel : basking in the glow. Réalisé et mixé par Mike Sapone (Taking Back Sunday, Public Enemy, etc.), ce nouvel album sonne le glas de l’esthétique préconisée jusqu’à maintenant afin de faire place à un véritable album studio dit « professionnel ».

Le passage du lo-fi à des moyens de production améliorés ne se fait pas toujours sans heurts. Plusieurs groupes en ont même perdu leur personnalité, (Weezer par exemple), et, récemment, seul Car Seat Feadrest était parvenu à faire le saut vers un son plus rassembleur, tout en conservant intacte l’énergie si chère à une formation rock.

Le pari pris par Oso Oso est totalement gagnant. De factures classiques, les chansons de Lilitri coulent de source et la réalisation, ronde et précise, bonifie l’explosivité des refrains. Lilitri est l’un des meilleurs mélodistes qu’on a entendus ces dernières années; un domaine où seul Mikal Cronin lui arrive à la cheville.

Notre compositeur est relativement doué littérairement parlant. Lilitri fait l’éloge de l’élévation de la pensée, de la zénitude en situation d’adversité et de la recherche constante d’un certain équilibre dans sa vie personnelle. Des thèmes pas tout à fait « rock », mais qui dans les mots de Lilitri, recèlent une certaine forme de vérité, per exemple celle qu’il y a des batailles qui ne valent pas la peine d’être menées (« the view ».

Du même souffle, le parolier fera preuve d’une très grande lucidité face à lui-même  sur « impossible game ».

En plus de l’imparable refrain dans « the view », Oso Oso nous offre quelques perles sonores dignes de mention : superbe « one sick plan » (seule composition en mode lo-fi), la conclusive « charlie » et la mélancolique « a morning sun », pour ne nommer que ceux-là.

D’ordinaire, ce genre musical rebute au plus haut point l’auteur de ces lignes, mais Oso Oso possède un charme indicible, un je-ne-sais-quoi qui donne envie d’y revenir. De bonnes chansons bien réalisées et jouées avec sincérité peuvent parfaitement faire l’affaire.

***1/2

Anna Vogelzang: « Beacon »

Anna Vogelzang est l’une de ces artistes prolifiques qui restent dans l’ombre jusqu’à ce qu’une vague nous la révèle. La musicienne américaine, née à Boston, a fait le grand pas de déménager à Los Angeles il y a trois ans, au moment où elle constatait sa première grossesse ; ce Beacon, son septième album, est donc imbibé de la côte ouest et de cette nouvelle cohabitation. Gorgé de vapeurs, incarné jusque dans ses notes les plus subtiles, Beacon est le fin entonnoir d’une nature croisée aux sentiments humains.

Ce que raconte Anna Vogelzang est une mémoire et un mouvement, qui traversent non seulement l’esprit, mais aussi le corps. Sa voix puissante, propulsée comme un geyser, donne la mesure des profondeurs où elle se crée — au même titre que ses textes, marquants justement parce qu’ils sont sibyllins. Bien qu’elle soit moins strictement folk qu’à ses débuts, ses nouvelles mélodies forment des gestes amples flattés de cordes et de percussions (écoutez « Chariot » et « Taurus) ». Ces nouvelles eaux lui vont comme un gant.

***1/2

Beck: « Hyperspace »

C’est une habitude chez Beck, alterner entre album pop rythmé, tel que le Colours d’il y a deux ans, et collection de chansons plus douces et introspectives, telles que celles qui composent ce Hyperspace. Surprise !, au lieu de coucher sa voix plaintive sur de belles guitares folk comme il l’avait fait sur l’avant-dernier, Morning Phase (2014), le Californien se lamente cette fois dans l’électro-pop avec l’aide du coréalisateur et collaborateur à l’écriture Pharrell Williams qui, n’insistant pas trop sur les rythmiques rap, confine plutôt Beck dans une pop-néo-R&B qui ne le sert pas très bien.

D’autant plus que sur le plan de l’écriture, ces dix nouvelles chansons ne sont pas particulièrement ravissantes : il y a certes la belle « See Through », mais elle est noyée dans des incongruités comme la pop-électro à guitare « Die Waiting » (que Taylor Swift aurait pu chanter…) et autres poussifs et racoleurs refrains auxquels l’estimé musicien ne nous avait pas habitués. La qualité de l’enregistrement est cependant impeccable, comme si on avait tenté de polir le plus possible ces ternes chansons…

**1/2

Moor Mother: « Analog Fluids of Sonic Black Holes »

Il y a beaucoup de choses contenues — comme sous un couvercle sur le point d’exploser — dans cet Analog Fluids of Sonic Black Holes, second disque de la poète-militante-musicienne philadelphienne Camae Ayewa. La spoken-wordiste spirituelle et affranchie découd les mythes d’une Amérique bâtie à la sueur du front de ses ancêtres, aidée de textes à forte connotation anticolonialiste, de field-recording, d’un rap stoïque, de spirituals, de collaborations fructueuses et de moments de transe danse rarement vus ailleurs.

Si Analog Fluids maîtrise sa direction avec plus de certitude que Fetish Bones (2016), le penchant studio de l’œuvre d’Ayewa (elle a aussi récemment fait paraître un recueil de poésie) fait pâle figure à côté de son incarnation sur scène. On oserait même dire que ce disque ne sert que de prétexte au travail scénique. Véritable gourou de l’occulte sonore, Moor Mother est un nouveau genre d’artiste. Soniquement, les machines priment, mais l’instrument principal, c’est le charisme.

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Little Scream: « Speed Queen »

Il y a trois ans, une jeune auteure-compositrice-interprète s’était fait connaître non seulement parce qu’elle avait été signéee par Merge Records mais aussi en raison d’un opus, Cult Following, qui avait drainé attention et intérêt. Il s’agit de la native d’Iowa Little Scream qui, désormais montréalaise, revient enfoncer le clou avec Speed Queen.

Beaucoup de choses se sont écoulées ces trois dernières années et Little Scream est là pour témoigner. Laurel Sprengelmeyer a été consciente d’un changement sociopolitique qui ne présage rien de bon, ce Speed Queen veut en être le témoignange. Le disque débute avec le somptueux « Dear Leader » qui frôle de très près les sonorités Americana et qui étonne par soa verve satirique et une vision quelque peu catastrophiste des évènements.

Le voyage sociopolitique se poursuit avec d’autres titres envoûtants et entraînants « Switchblade » avec sa mélodie au saxophone aussi bien noire que joyeuse et « One Last Time » foù elle évoque vision de la créativité. Little Scream exprime son avis tout au long des compositions vacillant entre indie folk/alt-country et pop baroque avec entre autres « Disco Ball » qui porte bien son nom mais aussi « Forces Of Spring » et « No More Saturday Night ».

Elle réussit à interpeller son auditeur en se plaçant en tant que commentatrice sur le morceau-titre  mais aussi sur la conclusion intitulée « Privileged Child ». Speed Queen est un opus bien ancré dans son temps, peut-être même un peu trop ; il restera à voir si l’inventivité revendiquée par l’artiste survivra à l’écueil de l’instant, tout prégnant qu’il soit..

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