No BS: Just Rock & Roll!

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Jon Rose & Alvin Curran: « Café Grand Abyss »

Les musiciens qui opèrent dans le domaine de la synthèse instantanée (ce que l’on appelle généralement les « meilleurs improvisateurs « ) sont définis par la capacité d’exploiter les qualités insaisissables de la surabondance d’information. Ce qui apparaît comme une cacophonie chaotique et finalement insupportable aux oreilles et aux cerveaux oisifs transmet, au contraire, une sensation rafraîchissante de « clarté cosmique » aux personnes capables de lire à vue le sens profond de cette diversité légitime. Lorsque les artistes transforment une pluralité de trajectoires discordantes en une explication rationnelle, le témoin sans préjugés sait instinctivement que quelque chose de spécial se passe.

Jon Rose et Alvin Curran ont tellement d’expérience dans le domaine sonore que même faire allusion à un fragment de leurs programmes semble ridicule. Il s’agit d’interprètes qui, parmi d’innombrables projets, ont extrait de la musique conséquente des cornes de brume marines (les rites maritimes de Curran) et des clôtures de fil barbelé (les grandes clôtures d’Australie de Rose et Hollis Taylor). Ce qui veut dire que ces artistes appartiennent à la catégorie très rare des personnes qui sont nées dans le son. Pour eux, il n’y a pas de différence entre une sonate pour piano, un chant rituel, un échange de phrases complexes sur un instrument donné, un prédicateur de télévision enovoyant du « bruit blanc », un son industriel. Les gens ordinaires qui font du bruit par leur simple présence absurde peuvent parfois être acceptés comme faisant partie de l’intégrité, si on est assez tolérant.

Pour la circonstance, le duo s’est concentré sur les structures d’improvisation pour piano, sampler, shofar, violon, violon, violon ténor amplifié, tuyau d’écoulement à 6 cordes ( !) et scie chantante ( !!). Curran décrit le Café Grand Abyss comme un « lieu imaginaire » après nous avoir éclairés sur la récurrence d’éléments de type « pianistes de cocktail » dans des manières autrement non figuratives d’aborder l’improvisation. Si l’imagination semblait si vive pour tous, la plupart des problèmes découlant d’esprits défectueux seraient résolus une fois pour toutes.

Chaque événement a un sens : au fil du temps, les événements infinitésimaux précisent une transition vers la conception la plus vraie de l’harmonie. Ce dernier terme est un terme abusé dans la bouche des ignorants, et l’auteur est de plus en plus réticent à l’utiliser. Pourtant, après avoir scruté un titre intitulé « The Marcue Problem », le sentiment persistant est celui de se tenir très près de la quintessence polyphonique de tout ce que l’on entend, ressent et vit tout en réalisant – encore une fois – que rien ne peut être figé par une description pitoyable.

Dans ce disque, « complexité » rime avec « poésie ». La virtuosité est une roue à aubes qui réfracte les rayons du soleil d’un contrepoint supérieur caractérisé par une vitesse de réponse impressionnante. Néanmoins, l’interaction est entièrement dépourvue de questions et d’objectifs égoïstes, ce qui influence positivement l’humeur de l’auditeur. Ce mélange de réminiscences, de détours rapides, d’ouvertures lyriques, d’agitation animale, de significations émiettées et de reprises ironiques – voir « Tequila For Two » – témoigne d’une souplesse acoustique (et mentale) qui ne peut être obtenue que par une vie passée à étudier les molécules résonnantes, quelle que soit leur source. La nécessité d’une soi-disant communication qui a amené d’innombrables âmes faibles à renoncer à l’écoute silencieuse pour privilégier un intellectualisme qui serait, au fond, analphabète et un rassemblement social forcé qui est tout sauf oublié.

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6 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

Emel Mathlouthi: « Everywhere We Looked Was Burning »

En l’espace de deux albums, Emel Mathlouthi a réussi à se faire une place sur la scène internationale. On avait laissé la chanteuse tunisienne deux années plus tôt avec son second disque, Ensen, montrant une artiste n’ayant pas peur des métamorphoses. La preuve concrète avec ce troisième opus intitulé Everywhere We Looked Was Burning.

Une fois de plus, Emel Mathlouthi repousse les limites de sa création. C’est dans une petite maison de la forêt de Woodstock, se laissant imprégner de cette atmosphère si particulière, qu’elle s’est lancée dans un nouveau processus d’écriture. Sa poésie militante et pacifique prend des allures dantesques sur ces compositions théâtrales à mi-chemin entre trip-hop et ambient comme l’introduction nommée « Rescuer » mais encore « Footsteps » et « Wakers In The Wind ». La chanteuse tunisienne résidant désormais à New-York retient définitivement l’attention à travers des productions plus bouleversantes qu’à l’accoutumée.

Ayant recours à des mélodies déchirantes avec un zeste oriental et de productions électroniques qui dominent les titres à l’image de « Womb », « Merrouh » et de « A Quiet Place », Emel Mathlouthi sait viser juste avec ce virage résolument radical. Alternant anglais et arabe comme sur « Merrouh » et sur « Ana Wayek », elle réussit à interpeller son auditeur tout comme sur « Does Anybody Sleep ». Pour ce troisième album, les messages que passent l’artiste résonnent et éveillent l’âme de son auditeur en toute efficacité.

***1/2

6 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

Sable Blanc: « Homecoming »

Les albums ont vu leur rôle changer de manière conséquente en matière de composition de la production numérique d’aujourd’hui. Développé autour de l’inspiration tirée d’un récent voyage à New York, Sable Blanc sort ici une collection élégante et ciblée de morceaux, chacun racontant sa propre histoire. On y trouve une très une belle interaction entre la sensation de l’instrumentation réelle et le pouls de l’électronique qui entoure la musicalité de l’ensemble.

On pendra pour exemple les moments jazzy comme « Limo And Theatre » (feat. Reuben Lewis) particulièrement révélateurs tant les coups de trompette froids enflammenront l’air de l’automne alors qu’à l’inverse, la séquence rapide des notes de piano cherchera une fin appropriée à l’atmosphère qui cultivera le bon goût et l’élégance de Yakima Pepperoni. L’album sera, ainsi, accompagné d’une série de photographies accompagnées d’explications révélante le processus de réflexion et la façon dont l’artiste est finalement arrivé à son Homecoming.

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6 octobre 2019 Posted by | On peut se laisser tenter | , | Laisser un commentaire

DIIV: « Deceiver »

Les dernières années n’ont pas été faciles pour DIIV ainsi que pour son leader Zachary Cole Smith. Donner une suite au désormais classique Oshun paru en 2012 paraissait peu aisé tant leur second album Is The Is Are, rmkgré de nombreuses qualités, était légèrement en deçà. Son roisième disque intitulé Deceiver le voit résolument déterminé à laisser son passé trouble derrière lui et partir en guerre contre les vieux démons qui l’ont poursuivi jusqu’à maintenant.

Sur Deceiver, DIIV va à l’encontre du shoegaze résolument heavy avec des influences grunge ce qui s’entend parfaitement avec un son plus noir et plus étouffant que d’habitude, à l’exemple de « Horsehead » en guise d’introduction.

Les riffs sont surexposés par rapport au chant hypersensible de Zachary Cole Smith et cela se fait jour à travers des textures heavy et électriques à l’image de « Like Before You Were Born » ou encore de « Skin Game » et « For The Guilty » où l’arrière-goût de post-adolescence résonne de temps à autre.

DIIV dessine parfaitement les paysages shoegaze dignes des années 1990 qui pourraient ravir les fans de Kevin Shields de My Bloody Valentine dont les influences se font ressentir sur « Taker » et sur « The Spark » qui ne sont jamais avares en intensité.

Beaucoup plus simple que Is The Is Are dans la démarche, DIIV a affronté les enfers tout au long de ce Deceiver qui se clôt sous un flot d’émotions avec un bien nommé « Acheron » remarquable pour sa longue et étouffante montée en puissance. Ce troisième album de distingue par son côté homogène et abrasif qui redonne ses lettres de noblesse au shoegaze et au grunge des années 1990. Au final, un mea culpa et une rédemption mises en avant de façon spectaculaire.

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6 octobre 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

Pixx: « Small Mercies »

Avec Small Mercies, Hannah Rodgers reprend son costume sur-mesure de Pixx, future icône déjantée de la pop. Découverte en 2017 avec un premier album aussi personnel que prometteur (The Age of Anciety), Hannah Rodgers, plus connue sous le doux pseudonyme de Pixx, revient à la charge, et prolonge sa damarche, avec son deuxième album, un Small Mercies qui fait honneur au large spectre musical schématisé auparavant. Le précédent opus était, comme son nom l’indique, hanté par l’anxiété délétère que véhiculait notre époque. Peut-être plus confiante, plus assurée, Pixx se dévoile ici davantage, élargit son champ de bataille et ses thématiques, ainsi que sa musique, qui se découvre elle aussi, plus authentique et d’autant plus rock.

Ainsi, ce nouvel opus aborde l’amour comme quelque chose d’à la fois salvateur et destructeur et dépeint son sujet – la société – comme « malade » de ce virus que l’on connait tous très bien. Sur un autre tableau, l’album traite aussi de l’oppression, de son origine aux conséquences directes sur l’humain. Les trois premiers titres « Disgrace », »“Bitch” »et enfin l’ouverture « Andean Condor » synthétisent admirablement bien l’effort dans sa globalité : la production (Dan Carey) est léchée, les arrangements pop-rock s’aventurent aussi un peu dans le psyché – les synthés sont hallucinés, la voix suave de Pixx scande et chante, parfois démultipliée. Enfin, il y a cette guitare, majeure, qui lorsqu’elle ne se volatilise dans le delay, reste pure (« Mary Magdalene », « Hysterical »).

Analyse du manque d’humanité ; on pourra calquer cette thématique calquer sur l’ensemble du disque. Il y a, dans la musique de Pixx, cette vision du monde pessimiste (présente même depuis son premier EP, Fall, sorti en 2015) reste fondamentale, presque innée. Comme si elle jouait et agissait au rythme de son époque : urgente, effrénée et anxiogène, mais aussi toujours attachée à la nature et ses terriens, à leur bien-être. Brillant effort.

***1/2

6 octobre 2019 Posted by | On peut se laisser tenter | | Laisser un commentaire