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Sheer Mag: « A Distant Call »

Lorsqu’il est question de rock des années 1970, on est moins choqué de nos jours par l’aura satanique de certains groupes, que par les histoires de détournement de mineures, d’agressions sexuelles, de misogynie, d’homophobie, de racisme, d’appropriation culturelle, de plagiats ou par la fascination de ces groupes cultes pour le moteur à explosion. En même temps, ces groupes de musiciens, souvent virtuoses, avaient, il faut l’avouer, un don pour les riffs accrocheurs, les vers d’oreilles, et une énergie communicative.

L’exercice de style étant à la mode depuis un bon moment, il n’est pas surprenant de voir des groupes contemporains réactualiser cette musique en la départissant des valeurs d’un autre siècle qui l’affuble. Sheer Mag se dévoue entièrement et profondément à ce processus. Leur premier album, Need To Feel Your Love, avait fait grand bruit en 2017 – le New Mical Express lui avait accordé une note parfaite de 5 sur 5. Deux ans plus tard, le groupe est de retouravec A Distant Call, un deuxième opus attendu de pied ferme par la presse musicale. Mais l’exercice de style peut s’avérer périlleux : comment éviter le piège de la répétition ad nauseam, qui a enfermé plusieurs des groupes desquels s’inspirent Sheer Mag ?

En lançant A Distant Call, l’auditeur néophyte aura peut-être l’impression d’atterrir directement dans un épisode de That 70’s show. Les références musicales sont en effet évidentes : Thin Lizzy, Kiss, AC/DC ou ZZ Top viennent d’emblée en tête, à cette différence importante que le chanteur en bedaine, caractéristique des groupes des années 1970, est remplacé ici par une femme à la voix criarde, Chritina Halladay, visiblement versée dans le punk rock.

« Steels Sharpen Steels », le premier morceau de ce deuxième album, rappelle en de nombreux points « Meet Me In The Street », la composition ouvrant le précédent opus : gros riff de guitare martelant un rythme assez rapide. Le propos dénonce une norme lourde, qui bloque l’émancipation individuelle et collective. La charge politique est ici bien présente. Elle se fait toutefois moins radicale que dans « Meet Me In The Street », hymne aux accrochages entre la police et les manifestants en marge de l’investiture de Donald Trump.

Si, au niveau musical, la continuité avec Need To Feel Your Love est, ici, directe et évidente, les paroles viennent marquer un changement de ton qui traverse tout l’album. L’attention se porte davantage sur des moments difficiles qui ponctuent l’existence. Mais la prise de conscience politique ne se trouve jamais bien loin derrière : la perte d’un emploi se transforme en plaidoyer pour les mouvements de travailleurs, le deuil d’un père violent laisse transparaitre une critique de la domination masculine, l’écœurement face aux comportements réprobateurs ciblant les rondeurs de la chanteuse devient une ode à la diversité corporelle. Plus largement, on sent le spectre d’une révolte dure à porter, mais bien vivante, même lorsque rien ne va.

Par moment, la politique devient plus explicite. Dans « Unfound Manifest », le regard se porte sur la tragédie des migrants engloutis par la Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe, « Chopping Block » revient sur le thème des mouvements de travailleurs abordé ailleurs dans l’album, tandis que « The Killer » dénonce les faucons et les politiques militaristes endossées par Washington à cause de leur influence.

Le contraste entre le propos sombre de la chanteuse Christina Halladay et le côté presque héroïque du « cock rock » est frappant. Reste que, suivant le changement de ton dans les paroles, l’énergie déployée par le groupe devient moins intense sur ce deuxième album. Les moments plus groovy, qui évoquaient parfois The Strokes et que l’on retrouvait sur Need To Feel Your Love, cèdent la place à des mélodies de guitares pleines de chorus ou harmonisées à la tierce, rappelant des textures sonores communes de la fin des années 1970.

L’album se clôt sur le morceau « Keep On Running »., sorte d’hymne à la fuite en avant face à ce qui est annoncé comme un pouvoir omnipotent. Une lueur d’espoir subsistera pourtant, la révolte reste vivante. Le titre de l’album réfère ainsi à cette lumière qui subsiste lorsque l’existence se fait sombre. La voix de Halladay est, tout au long du morceau, noyée peu à peu dans des effets, ceux-ci prennent graduellement plus d’espace, jusqu’à désarticuler la machine rock bien huilée qui s’agite depuis un bon moment déjà, comme si le groupe perdait soudainement ses repères.

A Distant Call est ainsi un objet singulier, qui mélange musique d’un autre âge, préoccupation sociale, douleur individuelle. On le constate, l’album est terriblement bien réfléchi, la performance des musiciens est impeccable, la production léchée s’avère néanmoins efficace. Le décalage entre le propos et la musique, si intéressant au niveau conceptuel, s’avère malheureusement moins efficace d’un point de vue émotif. Malgré toutes ses qualités, l’album s’avère au final un peu froid et souvent prévisible, l’exercice de style prenant au final le dessus sur le travail de réactualisation.

***1/2

28 août 2019 Posted by | On peut se laisser tenter | , | Laisser un commentaire

Shannon Lay: « August »

En 2017, on avait eu l’agréable surprise d’apprendre que la personnalité de Shannon Lay possédait une autre facette avec un premier album, Living Water. La guitariste du groupe de garage-punk californien Feels qui avait été membre du Freedom Band de Ty Segall étonnait avec ce disque indie folk épuré et sensible.

Shannon Lay troque son garage-punk pour revenir à la folk somptueuse de son premier opus une fois de plus. Signée désormais sur le label Sub Pop, elle continue de nous envoûter avec des ballades en fingerpicking mais avec des arrangements plus luxueuses qu’à l’accoutumée. On en veut pour preuve des morceaux magnifiques à l’image du titre d’ouverture nommé « Death Up Close » conviant les cordes et les cuivres mais également « November » et « Shuffling Stoned » qui font passer le temps agréablement.

Sur August, Shannon Lay continue de baigner dans des influences dignes de Nick Drake, Karen Dalton ou encore de Vashti Bunyan avec un sens de songwriting digne d’Adrianne Lenker et de Jessica Pratt. Et cela donne des morceaux en fingerpicking acoustique (« Past Time », « Sea Come To Shore », « Sunday Showdown ») ou électrique (« Wild », « August ») et on se laisse emporter par cette douce poésie faisant parler sa vulnérabilité. Il ne manquera plus qu’un final plutôt touchant du nom de « The Dream » pour constater combien son onirisme vise juste.

Un peu plus étoffé que Living Water mais toujours aussi aérien et mystique, Shannon Lay fait de ce August un opus indie folk chaleureux nous invitant à lâcher prise quand le moment venu se présente.

***1/2

28 août 2019 Posted by | Chroniques du Coeur | | Laisser un commentaire

CRX: « Peek »

Outre Julian Casablancas et Albert Hammond Jr., il y a également eu Nick Valensi l’ancien guitariste des Strokes qui s’était lancé dans une carrière solo. La preuve en a été un side-project de new wave/stoner nommé CRX et un premier album New Skin paru il y a trois ans mais qui, bien que co-pduit avec Josh Homme, n’avait pas laissé un souvenir impérissable. Cette année, son groupe revient en fanfare avec son successeur nommé Peek.

Pour cette nouvelle livraison, Nick Valensi et sa bande ont décidé de puiser leur inspiration dans les années 1980. Ainsi, Peek (produit par Shane Stoneback) regroupe de titres énergiques comme « We’re All Alone » qui annonce la couleur avec son groove bien particulier tout comme sur « Love Me Again » ou les allures synthpop de « New Obsession » mettant les claviers en avant.

À la différence de son prédécesseur qui se voulait garant de riffs mémorables, on ne peut s’empêcher de penser que CRX se repose quelque peu sur d’autres lauriers. Hormis les urgents « Crash » et « Falling » rappelant que Nick Valensi est un sacré guitariste, le groupe cède quelque peu à la facilité lorsque l’on écoute des titres comme « Get Close », « Wet Paint » ou encore « Back & Forth ». Peek aurait mérité un peu plus de piquant comme son prédécesseur mais tout laisse penser que CRX a beaucoup écouté du Cars lors de ces sessions. La chose n’est pas rédhibitoire, certes et l’effort demeure louable donc mais encore quelque peu convenu.

***

28 août 2019 Posted by | On peut faire l'impasse | | Laisser un commentaire

Ra Ra Riot: « Superbloom »

Métaphore d’un monde qui part à la dérive, la pochette de l’album, ce bouquet de fleur qui se pixelise, qui devient  flou par endroit, est à l’image de la musique qu’il contient. Certaines fois, il s’écoute tout seul, un genre de ballet électro pop à peu près dans le spectre émotionnel normal. Et puis les autres fois, souvent, disons qu’on est plus dans le dur, à causer de guerre, de famine, de malheur divers sur l’échelle de la douleur. Globalement, il s’agit bien d’un disque triste, ce qui ne l’empêche pas d’avoir toute ses qualité intrinsèque.

On remarquera déjà à l’écoute que ce mélange de pop et d’électro fonctionne parfaitement, qu’aucune chanson ne pompe honteusement une autre, tout en ayant un disque d’une grande cohérence  musicale. C’est d’ailleur la diversité de sa musique qui en fait sa force, avec force d’éclectisme, avec cet esprit pop indéniable, celui qui vous fait bouger tout seul sur la chaise du bureau. Mention pour le chant, tout en énergie mais aussi en retenu,e ainsi que pour les chœurs, très réussis.

Peut être pas un album indispensable, mais, sans conteste, un disque à écouter.

***1/2

28 août 2019 Posted by | On peut se laisser tenter | , | Laisser un commentaire