Lina Tullgren: « Free Cell »

À la fin de l’année 2017, une jeune prétendante venue du Maine en Nouvelle-Angleterre répondant au nom de Lina Tullgren avait fait ses premières preuves avec son premier album, Won. Depuis, elle est parvenue arrive tant bien que mal à s’immiscer dans le cercle de l’indie rock féminin. .Deux ans plus tard, elle décide de redoubler d’ambition avec son « sophomore album », Free Cell.

Afin de mieux se démarquer, Lina Tullgren a employé les grands moyens. À l’écoute de Free Cell, tout laisse à penser qu’elle a décidé d’emprunter la voie de la sagesse. C’est avec des arrangements baroques et romanesques menés aux cordes et aux cuivres qu’elle surprendra à l’écoute de perles telles que l’introduction mettant directement dans l’ambiance ou bien encore « Golden Babyland » et l’entêtant « Saiddone ».

Hormis les élans plus électriques de « 110717 » rappelant son premier album, Lina Tullgren impressionne par son ouverture d’esprit. Après un accident de voiture qui a failli lui coûter la vie, la musicienne semble avoir eu une révélation. C’est à l’écoute de tendres ballades comme « Bad At Parties », « Wow, Lucky » et autres « Soft Again » que l’on plonge dans son univers bien particulier. Et on n’est jamais au bout de nos surprises que ce soit sur les deux parties de « Soft Glove » ou sur la sublime conclusion nommée « Piano » car elle a réussi à se réinventer afin de fasciner un peu plus. Chose dont beaucoup pourraient prendre de la graine.

***1/2

Joyero: « Release The Dogs »

Chez Wye Oak, on a toujours l’habitude de voir Jenn Wasner s’éclater en solo. Avec ses projets solo que sont Flock of Dimes et un premier album paru en 2016 ou Dungeonesse, elle multipliait sa palette musicale. Pourtant, son éternel acolyte Andy Stack était bien resté dans l’ombre mais fort heureusement, il se lance également en solo avec son projet Joyero et un premier album à la clé : Release the Dog.

Comme sa comparse, Andy Stack s’éloigne des étendards de Wye Oak des débuts pour aller lorgner vers des contrées plus électroniques et expérimentales. A mille lieues de leur dernier album solaire paru l’an dernier, le batteur et musicien multi-instrumentiste nous offre un premier opus grisâtre où l’humeur n’est pas au bon fixe. Introduit par les sonorités glitch bien étranges et bien trop complexes de « Alight » où l’on entend la voix du bonhomme complètement déboussolé et désabusé. De quoi débuter ce Release The Dogs d’une façon plutôt originale.

Joyero navigue entre dream-pop cinétique et électro-pop avant-gardiste, où Arthur Russell et Animal Collective (ou pourquoi pas Caribou) se rencontrent pour n’en faire qu’un. La voix si particulière d’Andy Stack se fend parfaitement dans le décor que ce soit sur « Dogs » où les guitares et les bidouillages électroniques se confondent facilement ou encore avec « Starts » et « Salt Mine » plutôt uniques en son genre. En versant son spleen et sa mélancolie la plus profonde qui est inspirée par sa récente rupture, il n’hésite pas à revenir aux sources de Wye Oak avec un soupçon de modernité avec l’hypnotique « Steepest Stairs » et « Man ».

On sera surpris d’apprendre que Jenn Wasner ne soit de la partie. Ni même ses proches collaborateurs comme Helado Negro ou Lambchop. Par contre, on entendra la voix au lointain de Madeline Kenney sur la troublante ballade nommée « After You » où il verse ses lamentations de façon épurée. En définitive, Andy Stack arrive à briller dans l’ombre de son éternelle complice qui partage la route avec Bon Iver. Il faudra plusieurs écoutes pour appréhender ce Release The Dogs mais c’est une belle façon pour Joyero d’exorciser ses maux les plus profonds.

***1/2

Michael Cutting: « Stills »

Le bruit par lequel est introduit Stills de Michael Cutting est un son immédiatement reconnaissable pour la plupart des gens qui ont plus d’un certain âge ou qui aiment jouer avec des équipements audiovisuels plus vieux qu’eux : c’est le son d’un bouton en métal ou en plastique de la taille d’un doigt appuyé et qui engage mécaniquement une sorte de processus de lecture. Dans ce cas, à en juger par les images de l’album et aussi par la façon dont il sonne, le bouton appartient probablement à un lecteur de cassette modifié, un projecteur ou un autre appareil de lecture de bandes ou de films à roulette et autres pièces mobiles. Cutting est la moitié de Kinder Meccano (l’autre moitié étant Vitalija Glovackyte), et l’intérêt pour le bricolage, l’électronique modifiée et adaptée déborde de ce projet dans son travail solo. Stills est plus ciblé, cependant, impliquant surtout des manipulations de lecture de bandes.

Ce cliquetis est suivi d’un silence, puis de doux sons tourbillonnants, sonnant dans le timbre, bouclant, s’entrechoquant rythmiquement et s’entrechoquant l’un sur l’autre. C’est un mélange à la fois étrange et familier, apaisant et anxogène à la fois. Les accords syncopés de la plagesuivante, presque jazzy et presque syncopés, roulent pour s’arrêter, puis recommencent, rejoints par des sons durs et tranchants. Le rythme s’essouffle ensuite pendant un moment, avec des tonalités hautes doucement hurlantes sur des accords chauds et ambigus, avant qu’une chute de basse n’entraîne des rythmes de guitare frémissants. Cette légère teinte jazzy reviendra plus tard dans l’album, cette fois dans de longues notes étouffées de ce qui ressemble à des trompettes sourdes, des carillons silencieux avec un bourdonnement, un bip et un crépitement de chantier.

L’utilisation de la mélodie par Cutting – plaintive, désinvolte, parfois décalée – convient parfaitement à la nature de ses «  instruments «  sur bande, avec leurs défauts inhérents, leurs incertitudes et leurs moyens de production sonore. C’est presque comme s’il cherchait à donner une voix aux personnalités d’appareils comme les vieux magnétophones et les projecteurs de bobines, ou du moins à y projeter un certain personnage. Prenons l’exemple de la mélodie rapide et enjouée sur le morceau « Ardoise », qui finit par s’estomper, trébucher et finalement faire place à des accords lents et légèrement tristes : avec un peu d’imagination, on entend les sautes d’humeur d’un enfant enjoué dans un univers robotique. Stills est plein de ces contrastes attrayants de mélodie, d’harmonie et de rythme, rendus d’autant plus fascinants par la manière dont ils incorporent la nature matérielle des machines et des processus qui les produisent. L’album se terminera, comme attendu voire espéré, là où il a commencé, avec le cliquetis d’un bouton.

***1/2