Jowe Head: « Widdershins »

27 juin 2019

La vie est une superstition, une succession de croyances, d’objets de foi et d’emballements plus ou moins réels dont l’addition compose un mystère qui n’a rien à envier aux contes et aux mythologies. C’est peu ou prou sur cette théorie d’avant-garde, assez séduisante, que Jowe Head, ancien membre des cultes Swell Maps et des non moins décisifs Television Personalities, opère, lui qui a, ici, a rassemblé cinq années de travail dans un album double, imposant et délibérément hors du temps.

Widdershins renvoie ainsi à une superstition bien connue (mais pas très populaire de nos jours !) qui considère comme malheureux voire hérétique le fait de marcher dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Jowe Head a sa façon n’a jamais fait que ça. Et cet album en témoigne, lancé en mode barde folk par deux titres de conteurs magnifiques. « Lyke-Wake Dirge » et « Tankerton Bay (The Street) « posent un cadre désuet, porté en mode voix/mandoloncelle et guitare, comme si on se trouvait dans une arrière-cour victorienne. Le chant est âpre mais inspirant, invitant à un voyage où se mêlent mémoire des lieues et souvenirs de ceux qui y ont vécu. Head enchaîne sur un bien curieux et excellent « Minotaur Song. » Jowe Head chante ainsi d’une voix gentiment régressive et enfantine, en jouissant du éfi que la figure cornue lance à la face du monde. Faire tout ce qui n’est pas bien, tant qu’on nous le permet… Widdershins est aussi un catalogue de visages étranges, de lieux hantés et de personnages réprouvés. C’est un cycle de chansons bringuebalant où les hommes sont couverts de boue et sont aux prises avec des sorcières sensuelles et mal intentionnées. L’accompagnement conçu par Jowe Head est tantôt traditionnel (avec des instruments anciens) et rétro-psychédélique, tantôt plus expérimental autour de sons de basse (la spécialité du bonhomme), de bidouillages à la John Meek « (Long Live The Sun) » qui grondent et foutent la frousse (le génial « Ode To Krampus »). La rythmique constitue une liaison solide entre les morceaux. C’est elle qui délivre cette pulsion vitale et donne cette impression d’une caravane ou d’un cirque de monstres qui défilerait sous nos yeux et nos oreilles saisis d’effroi.

Car il y a une forme de menace sourde qui se dégage de ces personnages et de ces récits, comme si les formes d’antan, mystérieuses et parfois venues d’ailleurs allaient fondre et dissoudre notre monde aseptisé et supposément moderne. Jowe Head fait penser sur son dispositif à un Lovecraft désinhibé, lançant ses créatures et ses prédictions apocalyptiques à l’assaut d’un monde dont il se sent éjecté. Extraterrestrials est épatant et l’un des morceaux les plus impressionnants du disque. Ils sont là enfin et ils ne ressemblent pas à ce qu’on avait imaginé. Extras, dans un registre similaire, bruyant et métallique, est aussi très réussi. Jowe Head nous offre quelques reprises savoureuses avec notamment une version remarquable du « Nottamun Town » de Fairport Convention. Plus loin, on retrouve également une interprétation plus qu’audacieuse d’Einsturzende Neubauten (« Ein Stuhl In Der Hölle ») ainsi qu’une reprise de The Incredible String Band.

A l’image de ce qu’il faisait avec Daniel Treacy sur les Television Personalities, mais avec une orientation freak folk plus prononcée, Jowe Head rend hommage à travers cette collection de chansons à une histoire populaire et en partie oubliée des musiques britanniques. Avec elle, c’est évidemment le pays réel qui ressurgit avec ses traditions, ses rapports sociaux et le souvenir de ses luttes en offrant un contrepoint chaucerien à l’époque contemporaine.  Entre l’évocation de Baba Yaga, la sorcière russe maléfique la plus connue, celle du poivrot légendaire John Barleycorn (sur King of The Corn) ou encore de la vieille histoire des deux corbeaux (Two Ravens), Jowe Head prolonge les travaux d’une contre-culture qui se déploie depuis Moorcock, jusqu’à Iain Sinclair, en passant bien sûr par Alan Moore et Julian Cope. « Half Bike « renvoie autant aux travaux géniaux du romancier et poète Flann O’Brien qu’à une version atrophiée de Syd Barrett. Il faut être anglophile et fan d’histoire alternative pour apprécier ce disque à sa juste valeur mais il y a suffisamment de matière et de propositions musicales différentes ici pour qu’on soit émerveillé et saisi par le charme de cet Outremonde que Head explore depuis au moins deux décennies maintenant.

Widdershins est une réussite indéniable, un foisonnement créatif assemblé avec les moyens du bord et l’énergie artisanale et appauvrie d’une marge qui étouffe. C’est un voyage dans un bestiaire clandestin et salutaire où on ne craint pas de faire tomber son téléphone ou de griffer sa voiture. Il n’est pas certain que cela permette aux forces de l’ombre de reprendre le contrôle du monde mais c’est à partir de ces îlots de résistance qu’on pourra recomposer une conscience populaire, renouer avec le cours de notre histoire et espérer abattre les géants. Jowe Head est aussi costaud et déchaîné ; on peut se moquer de lui ou, comme nous, croire en son pouvoir de suggestion.

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Max Jury: « Modern World »

26 juin 2019

Max Jury est un jeune homme de 25 ans dont Modern World est le deuxième album.
Son répertoire est celui de chansons un peu datées ; la soul, la pop, les belles cordes, le gospel, la folk, et globalement les sixties et seventies. Et il mélange tout çela pour aboutir à un style un peu suranné mais assez typé, sans jamais faire s’entrechoquer les influences et en les fondant en une onctueuse crème musicale à la fois groovy, pop et détendue.

C’était déjà le cas le cas sur le premier album, et comme Jury a eu le temps de s’entraîner, c’est encore plus flagrant ici. Mais différent. Il ajout de jolies (et futées) influences trip-hop / electro / r&b funky, des rythmiques plus actuelles qui modernisent l’ensemble. Encore une fois, Modern World parvient à gagner les suffrages en enchaînant les titres sucrés, soyeux, évidents.

Il ne s’agit donc pas ‘d’une évolution fondamentale mais juste d’un un pas de côté pour le natif de l’Iowa qui parvient, ainsi, à nous tenir en haleine. On n’entendra probablement aucun de ces titres en radio, pourtant chacun est d’une intelligence mélodique rare, et sans en faire des tonnes, tout en conservant cet air de ne pas y toucher.

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øjeRum: « Alting Falder I Samme Rum »

26 juin 2019

Paw Grabowski aka øjeRum fait partie de ces artistes, qui en toute discrétion bâtissent une oeuvre à la qualité irréprochable. Avec Alting Falder I Samme Rum, le Danois propose un album à la douceur voyageuse, où les phrases mélodiques semblent portées par des machines en apesanteur. 

Construit autour de loops aux dérives subtiles, øjeRum alimente notre imagination, laisse courir ses drones jusqu’à atteindre un état de transe, étirant le temps pour lui donner une couleur mélancolique aux couleurs transparentes.

Ne vous laissez pas tromper par cette fausse impression d’immobilité qui semble se dégager des 6 titres composant Alting Falder I Samme Rum, tout est mis en place pour nous transporter vers un ailleurs accueillant aux ambiances aquatiques, ambient métaphysique à la beauté organique hypnotique.

***1/2


Peter Perrett: « Humanworld »

26 juin 2019

l faut bien considérer cela comme un miracle. Peter Perrett est revenu d’entre les morts il y a trois ans maintenant et cueille les lauriers et la reconnaissance que ses meilleurs travaux de jeunesse ne lui avaient pas valu.  A 67 ans et quelques, l’ancien The Only Ones a valeur patrimoniale pour les vieux fans de rock indé et valeur refuge pour les plus jeunes qui ne croiseront plus de leur vivant un tel destin brisé. Ceux qui connaissaient par cœur les albums de l’origine et celui de 1996 se sentent un peu dépossédés mais se consoleront facilement avec les douze morceaux de Humanworld.

Peter Perrett fait son âge ici, mais un peu moins que sur How The West Was Won, album qui jouait beaucoup plus que celui-ci sur sa propre mythologie et son statut de « reborn-junky ». C’était normal : il fallait raconter l’histoire à tout le monde et tenter de faire saisir aux gens ce qui avait conduit un type tranquillement installé à sortir de sa tanière pour chanter. Humanworld est l’album avec lequel Perrett renoue les fils de son histoire. La voix a perdu de son intensité et encore un peu plus de sa capacité à accélérer sur les refrains mais on retrouve ici l’intelligence et le sens mélodique du type qui a composé toutes ces chansons définitives à la fin des années 70. A l’époque, Perrett était déjà drogué jusqu’aux orteils mais marchait sur l’eau. Ses morceaux de l’époque comptent parmi les plus brillants du post-punk qui n’existait pas encore. The Only Ones, le premier album de son groupe, est quasi parfait. Ceux qui suivent le sont tout autant. Perrett mêle un regard assez caustique sur l’existence, un brin d’arrogance désolée et un romantisme forcené qui font mouche. Sa belle gueule et sa voix nasillarde font le reste : le chanteur est animé par la beauté du diable. Quarante ans plus tard, le charme fonctionne toujours. La beauté a disparu mais pas le panache et la séduction vénéneuse. L’énergie d’antan est en partie compensée par la qualité d’une production sobre mais inventive et la solidité technique du groupe (constitué, entre autres, de ses deux fils et de sa belle-fille).

On peut penser que « I Want Your Deams » à l’ouverture est lent et poussif mais on y retrouve la pulsation du junky propre aux morceaux des Only Ones, qui rend le titre dangereux malgré lui et permet à l’ensemble, renforcé par un contrepoint superbe, de décoller. « Once Is Enough » est impeccable et cinglant avant de retourner à sa somptueuse indifférence. Il faut un certain courage et beaucoup de confiance en soi pour avoir gaspillé sa vie ainsi. On croise le fantôme de Lou Reed sur « Heavenly Day », l’une des plus belles chansons du disque. Peter Perrett est inégalable dans ce registre et il le démontre sur quelques autres morceaux comme le magnifique « The Power Is In You », chant d’espérance et de renaissance gorgé de volonté de puissance curieuse mais efficace, ou encore le tendre « Walking in Berlin ». On peut assez aisément chez Perrett distinguer les chansons qui s’adressent à sa compagne de quarante ans et celles qui renvoient à un béguin passager, une beauté fugitive qu’il a croisée entre deux fixes. Les secondes ont une légèreté et une insouciance qui font très new wave.

Humanworld est un album aux thématiques plutôt positives. Peter Perrett s’évite la tragédie et les histoires qui finissent mal. Le romantisme lui va bien. Les premières tentatives de durcir le ton ne fonctionnent qu’à demi. Ainsi, « Love Comes On Silent Feet » manquea de dynamisme, malgré un bon refrain et « Believe In Nothing » ne fait pas beaucoup mieux, même si Perrett y renoue avec le cynisme de ses débuts, qui sonne, aujourd’hui un peu frelaté..  Heureusement arrivera « War Plan Red » qui constitue l’une des plus belles réussites ici. Le groupe est à l’aise et Peter se lance dans un refrain savoureux et plein de mordant. Le texte est gentiment politique et égratigne la classe politique à tout va. C’est un excellent travail à tout point de vue. Perrett de montre activiste redoutable tant il n’a absolument rien à perdre et « 48 Crash » fonctionnera selon les mêmes codes. Perrett abandonnera ensuite le chant à son fils sur un « Master of Destruction » qui est une composition de rock très classique. Il n’y aura pas de salut sans lui : c’est ce que rappelle en conclusion le magnifique « Carousel », balade de rupture somptueuse adressée à sa maîtresse mythologique.

Peter Perrett s’en tire formidablement bien et si Humanworld est probablement un moins bon disque qu’il en a l’air, on sait depuis longtemps on pourra avec délice déguster ce qui nous est ainsi proposé : « A final day in heaven. Such a heavenly day. »

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DJ Marcelle/Another Nice Mess: « One Place For The First Time »

26 juin 2019

Marcelle Van Hoof alis DJ Marcelle/Another Nice Mess est une artiste à part. Une artiste qui a toujours mis les autres en avant via des sets endiablés, où jazz, dub, électronique, expérimentale… se succèdent pour le plus grand bonheur de l’audience.

Pourtant, active depuis les années 80, ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle sort enfin son premier album au titre explicite, One Place For The First Time, véritable capharnaüm de samples et de dérapages jouissifs, de rythmiques malades et de basses grondantes, d’humour décalé et d’étrangeté hypnotique.

DJ Marcelle aura mis le temps qu’il faut, mais son album est une claque dans la gueule. Un ovni musical comme on les aime, gorgé de références obscures et de pieds de nez au conformisme, mélangeant atmosphères à la Throbbing Gristle et tribalité de peuplades oubliées, post-punk sanglant et dancefloor sous méthamphétamine. Un opus à la beauté déglinguée et totalement orgastique. Jubilatoire.

***1/2


Neurosmasher: « Neurosmasher »

26 juin 2019

Avec cette compilation, le label Monolith Records impose sa vision de la face obscure de l’industrial-techno, celle qui noircit les murs et octroie un passage aux ames damnées.

Neurosmasher ne fait pas les choses à moitié, regroupant des titres d’artistes maison tels que Honzo, Artik, Hypnoskull, Sirio Gry J, Second Tension… tous enrôlés dans cette excursion aux confins de la matière opaque, qui accapare nos sens pour les broyer en mille morceaux.

Les plages forment une entité propre, rouleau compresseur passant au dessus d’un bitume aux éclaboussures sanglantes. Tout fond et se disperse dans l’atmosphère, liquéfiant les zones de lumière pour les faire fondre dans un magma bouillonnant.

Monolith Records nous rappelle avec force, que depuis 25 ans, sa recherche constante de coller avec le futur, n’est pas une vaine quête

***1/2


Hot Chip: « A Bath Full of Ecstasy »

25 juin 2019

Pour peu que cela soit encore nécessaire, « Melody of Love », premier extrait de A Bath Full of Ecstasy, fait la démonstration qu’après 19 ans, Hot Chip n’a encore rien perdu de sa mélodique touche. Tout y est, la voix angélique d’Alexis Taylor, le refrain qui tourne en boucle entre nos deux oreilles sans vouloir s’arrêter, étourdissant et addictif. Valeur sûre de la pop britannique, le quintette a recours, pour la première fois en sept albums, à l’avis extérieur de deux réalisateurs d’expérience, Rodaidh McDonald et le regretté Philippe Zdar, qui poussent encore plus le son du groupe au milieu du dancefloor.

Ainsi, « Hungry Love » s’écoutera comme un hommage au house de Chicago des années 1990, Positive évoque les bombes des Pet Shop Boys, la magnifique « Why Does My Mind » progressera doucement dans une symphonie de synthétiseurs aux mille couleurs, bijoux de pop dansante qui font oublier les plus douces et désincarnées « Bath Full of Ecstasy » et « Echo » au milieu d’un album qui s’avère être le plus accessible de la discographie du groupe.

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Bedouine: « Bird Songs of a Killjoy »

25 juin 2019

Bedouine avait charmé avec un premier opus teinté d’indie-folk onirique ; elle tente de récidiver aujourd’hui avec un Bird Songs of a Killjoy dans lequel la chanteuse et musicienne d’origine arménio-syrienne nous propose douze nouvelles compositions radieuses et voyageuses qui prolongent le périple entamé deux ans plus tôt.

A l’écoute des enivrants « Under The Night » qui ouvre le disque mais encore d’autres perles de la même trempe à l’image de « Sunshine Sometimes » qui suit, « One More Time » et « Matters of The Heart » on fera comme plonger dans la discographie de Nick Drake, Joni Mitchell ou bien même du regretté Leonard Cohen mais avec la grâce californienne qui va avec.

Son indie folk teinté de soft-rock californien du début des années 1970 qui habille les sublimes arrangements de la triptyque « Bird », « Bird Gone Wild » et « Hummingbird » sans oublier sa bouleversante interprétation ira bercer plus d’un. Même lorsqu’elle entreprend des allures jazzy sur le somptueux « Dizzy », Bedouine étonne plus d’un en allant chercher vers des sonorités music hall pour un résultat éblouissant tout comme sur la conclusion complètement rêveuse intitulée « Tall Man » qui nous mettra sur un petit nuage.

Comme pour son album précédent, Bedouine continue ses péripéties toujours aussi passionnantes avec une pointe de douceur et de mélancolie qui se profile pas loin. Avec Bird Songs of a Killjoy toujours aussi orchestral, elle reste dans sa lignée sans jamais tomber dans la redondance et c’est à cela que l’on reconnaît la grâce.

***1/2


Bastille: « Doom Days »

25 juin 2019

Deux ans après le généreux Wild World, le projet de Dan Smith revient à la charge avec, pour un nouvel opus qui nous laisse une impression mitigée. En 2013, non avait fait connaissance avec un Bastille qui apparaissait comme un vent nouveau dans le paysage pop-rock britannique avec Bad Blood, un premier disque fédérateur et produit avec une certaine finesse. Wild World, sorti près de trois ans plus tard, a engendré ce qui reste à ce jour la plus grosse tournée de Bastille.

Tout ce que proposait cet album semblait déjà poussé à son maximum ; la production, l’écriture des morceaux, la structure. N’arrivant pas à la hauteur du premier opus, l’album s’est vite perdu dans dans la maudite comparaison. Même si quelques titres demeurent franchement réussis, Wild World a invoqué, avec le recul, comme un sentiment de lassitude. Qui perdure d’autant plus aujourd’hui.

On tient déjà peut-être là le premier souci de Doom Days – c’est qu’il marche bien trop dans les pas de ses prédécesseurs, sans vraiment proposer quelque chose de nouveau. « Bad Decisions », « Million Pieces », ou encore « The Waves »… Les 11 morceaux qui composent ce troisième chapitre ne dessinent rien de bien neuf à l’horizon, si ce n’est la confirmation du talent d’écriture de Smith mais cela ne suffit pas.

En effet, même si on peut noter le ton toujours aussi chavirant du musicien et une voix qui sait toujours autant porter le projet, on peut trster de marbre face n la dimension « conceptuelle » quelque peu redondante du projet (chaque album est crédité comme un long métrage) respectée ici avec un disque qui retracerait le déroulement d’une nuit.

Visuellement, les clips sont toujours aussi léchés, l’esthétique globale du disque est dans la parfaite lignée deux précédents. Mais en choisissant de ne pas vraiment innover, le groupe se complait dans une facilité instrumentale mainstream qui est de plus en plus déconcertante – malgré quelques moments au-dessus du lot, entre autres l’effervescence trap « Doom Days” »ou l’élégant « 4AM » avec un saxophondu plus beau cru. Dans un dernier instant lumineux (« Those Nights », suivi de « Joy » et ses chœurs élégiaques), le disque se terminera sur une note certainement optimiste mais mais elle ne parviendra pas à occulter ces Doom Days, jours sombres tels qu’ils sont annoncés et énoncés.

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Rafael Anton Irisarri: « Solastalgia »

25 juin 2019

Rafael Anton Irisarri est l’un des noms les plus remarquables de la scène ambient depuis les années 2000. Chantre d’une musique sobre et cinématique, l’Américain, par ailleurs boss du studio new-yorkais Black Knoll, nous propose ici un opus fidèle à son art exigeant.

Irisarri découpe cet album en six plages puissantes, au son extrêmement intense. Solastalgia porte pleinment le concept éponyme développé par le philosophe Glenn Albrecht, à savoir un sentiment de détresse face aux changements climatiques et au désastre environnemental. Ode à la nature sauvage et aux grands espaces, Solastalgia est un opus profond, brillamment illustré par le clip de « Coastal Trapped Disturbance », tourné en Islande par Sean Curtis Patrick. La musique nous entraîne dans un monde organique mystérieux et déroutant, à la fois lumineux et sombre. La clarté s’impose, mais se heurte à des incursions noisy maîtrisées, renforçant le sentiment d’être confronté aux éléments bruts.

Quelques motifs dark surgissent donc (« Decay Waves »), mais s’envolent assez rapidement, car l’ensemble reste néanmoins résolument optimiste. Sans forcer son talent, Irisarri propage une certaine quiétude grâce à des nappes élégantes, émaillées de drones denses, tout en conservant un schéma crescendo/decrescendo jouissif (« Black Pitch »). Il nous alerte sur la catastrophe écologique en jouant avec nos émotions et, par l’intermédiaire d’une production solide, nous implique totalement dans le processus d’écoute, une forme de deep listening abouti (« Kiss all the Pretty Skies Godbye », évoquant Alio Die). Les sources sonores étant traitées avec soin pour tisser des textures fortes et dynamiques, le musicien nous fait quitter notre morne quotidien en diffusant une magie hypnotique. Irisarri prouve une nouvelle fois que l’ambient peut être une musique habitée, malgré un propos foncièrement minimaliste. Une beauté pure émerge de ces trente-huit minutes de sonorités délicates, et on aurait tort de s’en priver.

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