Kyle Bobby Dunn/Wayne Robert Thomas: « The Searchers/Voyevoda »

Le Canadien Kyle Bobby Dunn est de retour après 4 années d’absence. Alors que sur l’immense et indispensable And the Infinite Sadness, Dunn exprimait son spleen ambient sur un triple LP et une vingtaine de pistes, l’artiste s’expose ici sur un titre unique d’une vingtaine de minutes.
Mais quel titre , en effet, ce The Searchers revêt une telle charge d’émotions et fait preuve d’une inventivité extrême qu’il en devient tout aussi précieux que les précédents double ou triple disques de Dunn.


Le titre du morceau fait référence au film du même nom réalisé par John Ford; monument du cinéma américain. Dunn a souhaité se pencher avec ce morceau et cette analogie au film de Ford, sur l’attrait de l’immensité d’un territoire et sa volonté de conquête qui amène les hommes à commettre les pires actions et atrocités à leur semblables. Violence et beauté transparaissent sur ce titre qui semble, avec ses boucles de guitare, ne jamais s’épuiser et pouvoir se prolonger à l’infini.
L’autre face du disque permet quant à elle de nous faire découvrir le drone de Wayne Robert Thomas. Tout comme Dunn, Thomas utilise principalement la guitare pour forger ses compositions ambient, mais sur cette face sa musique apparaît plus lumineuse que celle de son prédécesseur. Ces 20 minutes qu’occupe le morceau Voyevoda apparaissent comme un complément parfait à la première face du disque.

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Apoptygma Berzerk: « SDGXXV »

Il y a un peu plus de vingt-cinq ans sortait Soli Deo Gloria, premier album d’Apoptygma Berzerk : encore marquée par de fortes influences EBM, la musique composée par Stephane Groth représentait alors un premier pas vers quelque chose de plus clair, plus dansant, que l’on appellera plus tard future pop. SDGXXV est donc un album anniversaire, qui se veut commémorer les débuts d’une formation devenue mythique depuis.
Il est vrai qu’en un quart de siècle, beaucoup de choses ont changé et après une réécoute à froid de
Soli Deo Gloria, le constat est quand même assez net : tout cela n’a pas forcément bien vieilli, certains synthétiseurs affichent leur âge, et la production manque d’ampleur…  SDGXXV offre dix-huit remixes rendant non seulement hommage à l’œuvre originale, mais qui permettent en plus de lui redonner une forme d’actualité. « Sacrilège » diront certains, mais le résultat mérite pourtant largement d’y prêter l’oreille.
Dans « Like Blood From The Beloved (Part 1) », Steven R Sellick donne ainsi au morceau une profondeur sans précédent, débarrassé de l’ambiance Bontempi d’il y a vingt-cinq ans, déployant une ambiance nettement plus futuriste que l’original.  Cette remise à neuf se fait d’autant plus sentir sur « Burning Heretic », avec des beats d’une ampleur qui manquent clairement dans la production d’époque, et un parti pris très EBM. On retrouve globalement cette excellente production sur la globalité de cette collection, ce qui lève un jour nouveau sur ce
Soli Deo Gloria, qui fut quand même un très bon album.

« Backdraft » nous est proposé dans deux alternatives, une première assez fidèle mais modernisée en provenance de « The Invicible Sprit »,  et une version plus dancefloor, un brin répétitive, remixée par Codex Empire. Tandis que « Stitch » est présent trois fois sur l’album, carrément, dans une version très dark electro par Crono Titan, puis dans une interprétation assez fidèle et minimaliste par Clock DVA, et enfin une version lourde et industrielle par Patched & Processed. Il est du coup étonnant de ne trouver qu’un seul remix de « Bitch », hante le dancefloor dans toutes les bonnes soirées dark, mais peut-être est-ce tout simplement que le morceau d’origine n’a guère besoin de replâtrage. Substaat s’y essaye ici avec une certaine réussite, sans vraiment s’éloigner de l’original… Et c’est au final ce qui ressort de l’ensemble : rien de bouleversant, on est en terrain connu d’un bout à l’autre.

Comme annoncé plus haut, cet album se veut un hommage, pas une révolution. En ce sens, SDGXXV s’adresse aux fans, qui écouteront avec plaisir ces excellentes réinterprétations de leurs morceaux favoris, tandis que la remise au goût du jour des sons pourra peut-être aussi attirer de nouveaux auditeurs rebutés par l’âge de l’œuvre originale.

***1/2

Massimo Amato: « Lost Sunsets »

Depuis 2016, le musicien Massimo Amato livre environ un album par an. Nous voici à l’écoute de son troisième et superbe LP : Lost Sunsets. « Time Capsule » en Intro et « The Red Carpet « en Outro donnent la tonalité d’ensemble : une voix lointaine traitée, mystérieuse ; un flot de synthétiseurs et de notes de piano à la fois détendu et rythmé (« Blue Petals »), très proche des musiques de Gigi Masin, autre ténor de l’ambient italienne, d’ailleurs invité sur un titre. On y entendra aussi des bribes d’harmonium, d’harmonica (« I found Love) », de jouets et percussions.

De sa formation d’électro-acousticien Amato garde le goût des sons concrets, légers accidents (« Lightwaves »), voix ; en particulier les souffles venant troubler l’ambiance douce et nébuleuse créée par la trompette de Massimo Berizzi dans « Dreaming of You », trompette qui rappelle les dérives harmonieuses d’Arve Henriksen.

La page Bandcamp nous parle de sonorités « qui allient musiques ethniques, funk spirituel et jazz » mais on peut aussi n’y entendre aucun de ces genres.

Ce disque de Massimo Amato, plus apaisé que ses productions antérieures, flotte dans un éther mélancolique et intrigant, sous l’influence de Gigi Masin, de ses atmosphères rêveuses, et c’est très beau comme ça.

***1/2

Steve Moore: « Beloved Exile »

On l’attendait, et le court album du senior des B.O. de films d’épouvante (The Guest, The Mind’s Eye, Crunch Time) ne déçoit pas ; il enchante même. Concocté dans son home studio new-yorkais, Beloved Exile se nourrit d’influences new age et d’illustrations sonores rétro. Si bien que le résultat ressemble à une rencontre alchimique entre Steve Roach et Goblin.

La chanteuse tunisienne Emel Mathlouthi y déploie ses vocalises, la harpiste Mary Lattimore et les percussions discrètes de Jeff Gretz l’accompagnent ; nous voilà emmenés vers des scènes répétitives en tension dramatique (Your Sentries will be Met with Force, My Time Among the Snake Lords), entrecoupées de longues plages apaisées et sinueuses (Beloved Exile, Throne Lane).

Soundtrack de film imaginaire dans un orient lunaire et fantasmé, exil ethnique ?

Si le rideau mystérieux du visuel de l’album peut rappeler la pochette Exotica de Martin Denny, les titres – fortement symboliques, proposés par l’auteur et musicien John Danielle, font pencher l’interprétation vers les roseaux/rideaux d’une cabane de Soukhot.

Cette fête donne lieu chaque année durant 8 jours à la reconstruction d’un abri par les Juifs de la diaspora. La fragilité de cette habitation symbolise la précarité de vie des Hébreux lors de leur sortie d’Égypte. Beloved Exile.

***1/2

Arthur Buck: « Arthur Buck »

R.E.M. n’étant plus là depuis 2011, son guitariste Peter Buck poursuit ses activités extra-musicales. Également membre du supergroupe Filthy Friends avec Corin Tucker de Sleater-Kinney et inventeur de l’oversampling, il décide de se lancer en solo pour la première fois avec un album en compagnie de Joseph Arthur pour un tandem nommé Arthur Buck.

Entre les prouesses guitaristiques de Peter Buck et les talents de compositeur de Joseph Arthur, le ta,dem était prometteur. Le duo nous fournit en effet des morceaux sympathiques mais loin d’être mémorables en marticulier le manque de relief de titres comme« Are You Electrified ? », « If You Wake Up In Time » et « American Century ».

Les guitares fusent avec les éléments électroniques pour en donner quelque chose de bancal et peu surprenant sur « Forever Falling » et « Before Your Love Is Gone » qui sonnent plus Joseph Arthur que Peter Buck. On peut citer quelques moments plutôt « originaux » avec le titre d’ouverture « I Am The Moment » mais encore « Forever Waiting » et « Can’t Make It Without You ». C’est à peu près tout pour un Arthur Buck qui ne donne rien de vraiment spécial et sonne trop souvent comme du déjà entendu.

**1/2

Celer: « Xièxie »

Xièxie (« merci » en chinois) est un disque de voyage : de celui effectué par Will Long en Chine en 2017. Les images et les sonorités gracieuses abondent au cœur de cette ambient profonde, agrémentée de field recordings urbains, conférant à l’œuvre une valeur documentaire. Xièxie s’ouvre d’ailleurs par des sons de conversation enregistrés sur place, un procédé de captation que l’on retrouve sur « (06.26.17) Maglev at 303 Km/h », « 06.24.17) Birds inside the high Halls of Hangzhou, (06.23.17) Shanghai red Line, Metro Karaoke » et «  (06.26.17) Waiting in Hangzhou ». Ces bruits ambiants sont utilisés avec parcimonie, mais parviennent idéalement à nous plonger de façon délicate dans la réalité quotidienne de ce pays lointain et exotique.
Néanmoins, l’essentiel est ailleurs. Long est établi depuis plusieurs années au Japon, d’où il dirige le label Two Acorns. L’âme asiatique l’impacte fondamentalement, tant la recherche de l’épure est criante. Xièxie confirme le talent de l’Américain pour tisser des atmosphères éthérées, relaxantes et oniriques. C’est beau à en pleurer et pourtant, c’est si simple ! Se servant toujours de boucles, il nous invite à la contemplation. Ainsi, les nappes succèdent aux drones selon un schéma totalement répétitif. Les morceaux conservent la même trame tout au long de leur exécution, sans changement notable, l’aspect méditatif est pleinement assumé.

Cet opus reste donc dans la lignée du concept Celer : une musique calme et hypnotique, non événementielle. Le musicien reste l’un des meilleurs représentants de cette mouvance minimaliste de l’ambient, au même titre que Hakobune, Ex Confusion, Rafael Anton Irisarri ou Kyle Bobby Dunn. Une pureté certaine émerge de son art et il nous inspire avec élégance certaines émotions, telles que la nostalgie (« Prelude to Obsession I »). On notera que Xièxie a été masterisé par l’excellent Stephan Mathieu et que deux titres bonus sont disponibles en téléchargement, des versions « uncut » de l’album entier. Une véritable réussite.

***1/2

Dark Thoughts: « At Work »

Avril 2016, Dark Thoughts faisait ses premiers pas dans le monde du punk-rock avec leur premier album. Le groupe américain nous a injecté une bonne dose survitaminée qui a de quoi rappeler le fantôme des Ramones et il récidive avec un successeur nommé At Work deux ans plus tard.

On ne change pas une recette gagnante et Dark Thoughts l’a bien appris à leur dépens. Voici donc douze nouveaux morceaux explosifs ne dépassant jamais les 2 minutes 30 (à l’exception de « Watch You Walk Away ») avec ses riffs bourrins et ses rythmiques rentre-dedans allant de la courte introduction « Gimme Soda » à « Little Thing » en passant par les expéditifs « Psycho Ward », « With You » et « Two Coffees ». Résolument euphorique de A à Z (« I Wish », « Don’t Wanna », « Hate This Song »), le groupe américain sait nous envoyer de bonnes ondes punk-rock en 19 minutes de musique sans en perdre une miette.

***

Culture Abuse: « Bay Dream »

En 2016, Culture Abuse est sorti des sentiers battus avec leur premier album bien explosif du nom de Peach. Depuis, le groupe de garage-punk de la Bay Area a fait forte impression avec des compositions en surmultiplié. Deux ans plus tard, l’heure est à la confirmation avec un successeur nommé Bay Dream.

Et on ne change pas une équipe qui gagne car les voici de retour avec des morceaux plus redoutables que jamais. Cependant, à l’écoute des morceaux allant de « Rats In The Walls » à « Dave’s Not Here (I Got The Stuff Man) » en passant par « Dip », « S’Why » et autres « California Speedball », on y décèle des rythmiques plus enjouées et une attitude plus ensoleillée et positive.

Cela se ressent sur l’interprétation quasi-teenager et insouciante de David Kelling (chant, guitare, claviers) mais aussi sur la production beaucoup plus clean que dans le passé. À l’exception des morceaux plus agressifs comme « Calm E » et « Dozi » qui auraient pu figurer sur Peach sans souci, Culture Abuse mise tout sur la force tranquille avec ce successeur étrangement plus apaisé et insouciant qui pourrait étonner plus d’un.

***1/2

Liam Betson: « Music For A While »

Il y a quatre années de cela, Liam The Younger s’était lancé en solo en quittant Titus Andronicus avec son album The Cover of Hunter qui fut plutôt remarquable en son genre. Le guitariste a trouvé sa voie et son univers qui l’a rempilé deux ans plus tard avec Austerity Measures ainsi que sur son nouvel opus intitulé Music For A While.

Très vite, un sentiment de quiétude et de calme plat envahit la salle à l’écoute de la très longue mais touchante introduction nommée « Obstacle Course ». Pendant 15 bonnes minutes, on se laisse emporter par la folk paisible du bonhomme avec d’autres morceaux dans la même lignée comme « Often But Not Always » et « Dramatic Reenactment ».

Les morceaux s’avèrent en effet longs mais suffisent pour emmener l’auditeur au très loin. Il en résulte également d’autres belles trouvailles comme « Tend To Forget » et « Shall All Your Cares Beguile » avoisinant les 7 minutes. Quoi qu’il en soit, Music Fro A While est une autre preuve que Liam Betson sait se réinventer de la plus belle des manières.

***1/2

Polkageist: « Rückwärts durch die geisterbahn »

Polkageist est un groupe allemand, originaire de Berlin, et dont le nom se traduit approximativement par « Esprit de polka ». Le combo est actif depuis 2010 et quintette est, depuis, se produisant partout, tout le temps, dès qu’il le peut

Premier album, ep, deuxième album, et ce Rückwärts durch die geisterbahn débarque. C’est frais, c’est festif, c’est assez fun, c’est bourré d’énergie et ça fonctionne plutôt bien.

Les grosses tranches de folk des pays de l’est y sont pour beaucoup,mais elles sont fondues dans une instrumentation plus variée, des formats pop / rock, et un esprit do it yourself évident. Bien sûr, tous les titres ne se valent pas, mais tous ont cette vibration unique et des qualités mélodiques certaines, qui justifient l’écoute et l’adhésion.

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