Christian Fennesz: « Agora »

Le compositeur et guitariste autrichien Christian Fennesz compte presque vingt-cinq ans de loyaux services sur la scène électronique expérimentale, lui qui s’est construit une niche exploitant le registre sonore de la guitare électrique dans un contexte techno. Cinq ans après le plus éclectique Bécs, Fennesz revient à ses amours drone-ambient avec le puissant Agora, constitué de quatre compositions à écouter à haut volume — c’est d’ailleurs le premier caractère distinctif de ce disque, son septième, comme aucun autre offert auparavant : il possède un souffle à faire déplacer les montagnes.

Surtout les deux premières compositions, « In My Room » et « Rainfal »l, tornades de tons de guitares, de notes granuleuses, de chauds accords amplifiés qui labourent sans relâche pendant de longues minutes en s’appuyant sur des structures harmoniques tonales. Sur la deuxième partie, Fennesz baisse le ton : la chanson-titre laisse percer quelques rayons de soleil sous les nuages de guitare traitée, alors que « We Trigger the Sun » évoqueera le Vangelis de la bande originale de Blade Runner.

***1/2

Brutus: « Nest »

Brutus est une formation originaire de Leuven en Belgique et qui donne dans un mélange de métal, de punk et de post-hardcore. C’est lourd, c’est méchant et la voix de la chanteuse et persussionniste Stefanie Mannaerts qui perce à travers les pièces forment un ensemble très intéressant pour les oreilles qui apprécient la musique lourde.

Sur Nest le groupe belge continue son évolution. Son dernier album avait retenu l’attention de bien des mélomanes dont Lars Ulrich. La formation continue de parfaire son post-hardcore qui est marqué par une certaine théâtralité dans le chant et un côté emo bien intéressant.

Le premier simple, « War », donnait déjà une idée d’où s’en allait le trio. Avec ses variations qui passent d’une trame menaçante sur laquelle Mannaerts se permet de grandes envolées vocales à des moments de noise rock poignants en passant par des riffs implacables qui vous vont vibrer l’intérieur. Pendant qu’elle est occupée à taper sur ses fûts, la jeune femme ne passe pas par quatre chemin pour nous faire comprendre ce dont elle veut nous parler: la guerre.

Le groupe est doué pour créer des bonnes mélodies musicales. La bruyante « Distance » est un bon exemple. On pourrait en dire tout autant de la cadencée « Techno » avec son gros riff de basse pansu. Stijn Vanhoegaerden et Peter Mulders sont d’excellents coéquipiers qui se complètent à merveille. Parmi les autres titres qui retiennent l’attention, « Djang »o et « Cemetary » frappent dans le mile avec une force non-négligeable.

Si on peut faire un reproche à Brutus, c’est la linéarité de son album. C’est un peu la même recette sur plusieurs chanson. Mine de rien, le fait que la chanteuse est aussi la batteuse les limites et lorsqu’elle doit chanter d’avantage, les motifs de batterie se simplifient un peu toujours et, on peut, alors rarement associer un moment d’emportement vocal à un un emportement musical.

Il n’en demeure pas moins que Nest un solide album de musique lourde. Ça fera plaisir aux fans de post-hardcore qui aiment les mélanges de genres et qui révèle en Stefanie Mannaerts, une artiste qui possède un magnétisme difficile à ignorer.

***1/2

Fil Bo Riva: « Beautiful Sadness »

Fil Bo Riva, avec son premier EP If You’re Right, It’s Alright en 2016, a montré que ce jeune eune auteur-compositeur-interprète, ne serait-ce que de la façon sont il avait parlé de lui, méritait une certains notoriété, chose que Filippo Bonamici, de son vrai nom, essaie de renforcer ici avec son premier album, Beautiful Sadness.

Voici donc treize morceaux où nl’artiste virevolte entre pop-folk romantique et indie rock lancinant mais avec une pointe de charme qui va avec. S’ouvrant sur une introduction « Sadness » où notre hôte chante toute sa détresse émotionnelle d’une façon théâtrale, voilà que l’on est embarqué pour un voyage riche en sentiments et en nostalgie avec en prime « Time Is Your Gun » plus offensif qui suit mais également des moments plus rock avec « Radio Fire » et le désormais connu « Go Rilla » dévoilant une nouvelle facette du bonhomme.

Si tout au long de l’opus, il chante sa détresse amoureuse avec sa voix forte en caractères, Fil Bo Riva arrive à surmonter du mieux qu’il peut sa peine de cœur avec ce côté crooner qui lui va à ravir. Que ce soit sur les plus rythmés « Head Sonata », « L’over » et le plus surprenant « Blindmaker » ou des ballades plaintives avec « Baby Behave », il sait sortir de sa zone de confort en se métamorphosant musicalement une fois de plus.

Bien que résidant en Allemagne, il n’oublie pas ses origines italiennes pour autant sur « L’Impossibile » avant de partir sur des épopées audacieuses avec « Different But One » rappelant quelque peu « Bohemian Rhapsody » dans la démarche.

Tout ceci permet de montrer un Fil Bo Riva sous un nouveau jour avec unjolie tristesse qui marque la guérison après la peine amoureuse. Plus rock, plus rythmé et plus osé que son premier EP, il est parti pour conquérir des cœurs brisés avec son interprétation qui fait toujours aussi mouche.

***1/2

Aries Mond: « Cut Off »

Armé de son Iphone pour capter les instants de vie de son pays, la Russie, le photographe-journaliste Dmitri Markov voit son travail illustré par la musique d’Aries Mond, sous l’impulsion du label IIKKI, à qui l’on doit déjà plusieurs dialogues entre musiciens et photographes, à l’image de celui de Aaron Martin et Yusuf Sevinçli.

Tout en fragilité et en sonorités naturalistes, où pianos, instruments divers et field recordings forment un amas de mélodies touchantes, Cut Off nous embarque dans un pays à la mélancolie neigeuse, enrobé de feux de bois surgissant du coin de cheminées fatiguées.

Les mélodies semblent trainer avec elles, une poésie pleine d’images tendres et de portraits pris à la volée, d’enfants jouant dans l’insouciance sans peur du lendemain, et d’immobilité réduite au silence.

Les deux univers communient merveilleusement ensemble, instantanés de deux êtres touchés et inspirés par le déclin de notre monde, vacillant sur les bords d’un ravin aux pentes abruptes, recouvert de cieux grisonnants peints aux couleurs d’un fragile espoir. Un opus à la délicatesse émouvante.

***1/2

Theon Cross: « Fyah »

Le jazz semble reprendre des couleurs depuis quelques années, avec la profusion de jeunes artistes, surtout en provenance de Grande-Bretagne, peu, néanmoins, apportent quelque chose de nouveau et de réellement excitant, à de rares exceptions près telles que Sons Of Kemet, dont Theon Cross fait partie.

Avec la sortie de son premier album Fyah, le musicien met à l’honneur son instrument de prédilection, le tuba, dont les sonorités graves résonnent comme des basses aux vibrations profondes. Accompagné des musiciens d’exception que sont la saxophoniste Nubya Garcia et le batteur Moses Boyd, Theon Cross se réapproprie une certaine histoire du jazz pour lui offrir des couleurs contemporaines, où underground urbain, afrobeat, musique caribéenne et groove vicieux issus des fanfares de Louisiane, donnent le tournis.

Il plane sur Fyah un esprit be bop, qui donne à l’ensemble une dimension extrêmement accessible, même pour ceux qui n’ont aucune affinité avec l’univers jazzistique, appuyé par la qualité musicale de l’ensemble, alliant magistralement modernité et tradition, le tout habillé par quelques invités prestigieux : Artie Zaitz (guitare), Tim Doyle (percussions), Wayne Francis (saxophone ténor) et Nathaniel Cross (trombone). Magistral.

***1/2

Mana: « Seven Steps Behind »

Le premier album, Seven Steps Behind, de Daniele Mana alias Mana, fait appel à une ouverture d’esprit qui dépasse la norme, construisant ses titres à la manière de puzzles piégés, où éléments organiques et électroniques forment un ensemble naviguant à contre-courant.

On n’est pas sans penser parfois à Arca, pour la capacité à tisser des zones de tension, mais le travail de l’artiste italien développe ses propres codes, produisant des titres aux limites dérangeantes, à coups de questions-réponses musicales qui donnent parfois le vertige.

Seven Steps Behind voit les rythmes capables de se transformer en mélodies caribéennes, à l’image de Solo, flirtant avec un r’n’b chaloupé à l’ivresse néo-classique. Les synthés, les machines et les instruments fusionnent constamment entre eux, effaçant les frontières et immergeant l’auditeur sous un flot de particules fluides absorbées par un grand trou noir. Une oeuvre dense et complexe qui demande un certain nombre d’écoutes avant de commencer à en comprendre le déroulement. Ames sensibles s’abstenir. Très fortement recommandé.

***1/2

Sparksss: « Brutal »

Il aura fallu 5 ans à Camilla Sparksss alias Barbara Lehnhoff, bassiste de Peter Kernel, pour offrir un successeur à For You The Wild. Avec un Brutal qui affiche le même registre sémantique, la Suissesse a gagné en personnalité, faisant dériver sa musique vers des sphères nettement plus déstabilisantes, prises entre atmosphères cataclysmiques et chansons enrobées de brouillard nocif.

L’artiste convie les fantômes de la noise à se battre contre des percussions tribales sur « Walt Deatney, » le hip hop à côtoyer une guitare far-west sur « She’s A Dream », les eighties faire danser les dancefloors sur des synthés déviants avec « So What, » le Moyen-Orient s’inviter à coups de darboukas sur « Are You OK? ».

Pourtant malgré cet éclectisme apparent, Camilla Sparksss réussit l’exploit de donner une certaine cohérence à l’ensemble, de par les dérapages permanents, conduite en état second sur des routes cabossées aux revêtements glissants.

Brutal est une oeuvre ancrée dans notre époque, nourrie de globalisation et de conjugaisons multiples, de brassage des genres et de métissage des cultures, de modernité et d’héritage underground. Un album qui interpelle de par sa multiplicité et sa force singulière. Très fortement recommandé.

***1/2

Logos: « Imperial Flood »

James Parker alias Logos, fait partie de ces artistes, dont on admire le travail, dont chaque sortie est attendue avec impatience et ce, malgré, son relatif insuccès.

Six ans pour se sont écoulés depuis la sortie son premier album Cold Mission. Six ans durant lesquels l’artiste a collaboré aux cotés de Mundance et Shapednoise formant le trio The Sprawl, avec qui il a fondé le label Different Circles et sorti divers projets.

La musique de Logos, elle, est à part. De par sa faculté à faire communier noirceur post-apocalyptique et légèreté immaculée, composant des ambiances pour films de science-fiction. Imperial Flood sort des catégories, flirtant avec l’experimental, l’ambient, le grime »t l’industriel, les rythmiques spartiates viennent, ici, à point nommé pour relancer l’album à des moments clés ou marteler les silences en suspension.

Minimal de par son approche, Imperial Flood recèle des richesses sonores cachées dans le travail de spatialisation et le développement narratif, créant des volutes à la beauté hypnotique, desquelles il est difficile d’échapper. ***1/2

Pilod : « Black Swan »

Cette formation flamande qui compte en son sein Christophe Vandewoude qui est aussi membre de Marble Sounds et Isbells. Ici, rien à voir avec les combos précités puisque on a droit à du « guitar rock » bien énervé rappelant la scène indé des années 90.

Le son est impeccable, dense et rond et permet une montée lourde sur le premier morceau « Lion Ego » qui dégage à la fois énergie et d’émotion.

La voix est mise en bas du mix et elle en prend un relief particulier parce qu’elle est forte et belle. À cet égard, même quand le morceau est plus apaisé et même rehaussé de discrets violons comme sur« Foundations », le chant reste très expressif.

Les guitares sont abrasives et on peut les laisser pratiquer une roue libre faussement détendue (« The Heart »). Black Swan est un opus sombre et volontairement pesant ; ail frappe juste et fort. Il incite à revenir dessus et délivre la dose d’adrénaline pour laquelle il a été conçu ; fort et bien.

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Beth Gibbons & the Polish National Radio Symphony: « Henryk Górecki: Symphony No. 3 (Symphony Of Sorrowful Songs) »

Beth Gibbons a souvent été prise dans un grand tourbillon mélancolique et méditatif il n’est donc pas étonnant que la troisième symphonie du compositeur polonais Henryk Górecki lui ait « tapé dans l’oreille » aund on sait que Henryk Górecki est à la musique classique et contemporaine ce que le Köln Concert de Keith Jarrett est au jazz.Cette symphonie, connue sous le nom de Symphonie des Chants Plaintifs est un exemple de musique « crossover » ce qui explique en partie son succès phénoménal avec plus d’iun million d’unités écoulées allant bien au-delà du cercle restreint de son public habituel.

En même temps, Henryk Górecki était un compositeur avant-gardiste et minimaliste qui débuta sa carrière par des œuvres atonales (règles des notes et des accords non respectés) ; ce style est jugé assez sévère et difficile d’accès pour le profane au même titre que les œuvres de Steve Reich, Philip Glass, ou Arvo Pärt.

Cette troisième symphonie sera atypique et marquera un virage pour le musicien polonais ; emblématique, elle actera toutefois, son évolution vers des territoires musicaux plus expressifs et populaires, ses mélodies respecteront alors d’avantage les codes de l’harmonie, sa musique sera donc qualifiée de tonale.
Dénigrée par certains de ses pairs (Pierre Boulez par exemple) car jugée trop simpliste, elle tombera finalement en désuétude jusqu’à cette fameuse remontée de sève d’avril 1992 qui présida à de nouveaux enregistrements.

Des artistes provenant d’autres horizons se sont aussi frottés à cette suite : comme par exemple le saxophoniste expérimental Colin Stetson (Arcade Fire, Bon Iver…), ou bien encore les post-rockeurs canadiens de Godspeed You ! Black Emperor, qui ont rebaptisé (pour la scène) leur morceau « Moya » – (extrait de leur E.P. Slow Riot for New Zerø Kanada ) – du nom du compositeur polonais.
Aujourd’hui c’est au tour de Beth Gibbons de s’approprier cette œuvre magnétique,
dans la suite logique de Third le dernier opus de Portishead. Cette nouvelle réinterprétation de Gorecki est soutenue par l’Orchestre Symphonique National de la Radio Polonaise et dirigée par le chef d’orchestre et illustre compositeur polonais Krzysztof Penderecki, qui fut un contemporain de Górecki. Elle a été immortalisée en novembre 2014 au National Opera Grand Theatre de Varsovie.

On entend déjà le brouhaha ou pire, la fronde des irréductibles gardiens de chapelle : Beth Gibbons vient de la musique populaire, elle ne lit pas la musique, sa tessiture de voix (contralto) est un registre plus bas que la soprano américaine Dawn Upshaw (base de référence et norme pour cette symphonie), elle ne parle pas polonais…
Avant de se lancer dans le grand bain la musicienne du Royaume-Uni  a donc pris ses précautions en se préparant comme une professionnelle respectueuse de cette œuvre ; elle a travaillé sa voix spécifiquement et appris phonétiquement son texte avec une traduction explicite en parallèle.

Cette œuvre de Górecki est hantée par son histoire personnelle, elle est aussi placée sous le signe du deuil et centrée sur les relations mère-enfant, elle se décompose solennellement en trois longs mouvements mélancoliques et songeurs. Le chant du premier mouvement et le plus long (24 minutes) – « Lento – sostenuto tranquillo ma cantabile » – est une lamentation polonaise du XVe siècle, aux textes poignants et épurés.
Ce mouvement débute par quelques frottements de cordes à peine audibles puis tout vient se mettre religieusement en place. Les cordes et les basses montent crescendo en tension dans une lente et belle ascension pour découvrir au bout de 13 minutes le chant assez méconnaissable de Beth Gibbons. Haut perché (voire un peu forcé) à la limite de l’inconfort il semble donner raison aux grincheux et snobinards, mais bien vite on se fait à cette « nouvelle » Beth Gibbons. Sa voix est lyrique et traversée par des imperfections, elle reste très humaine et pas formatée professionnellement comme on peut le ressentir à l’écoute de sopranos de métier.

Le deuxième mouvement, « Lento e largo – tranquillissimo », chante le texte d’une prière inscrite par une jeune fille de 18 ans sur les murs d’une cellule de la Gestapo. Ses premières minutes sont envoûtantes. La voix de Gibbons est ici plus musicale et basse en tonalité. On ne comprend pas le Polonais pourtant magnifié par la musicienne, on ne retient que l’enveloppe de son chant et sa musicalité. Ce passage sombre et mélancolique remonte beaucoup d’émotions. De cette symphonie transparaît beaucoup de tristesse mais aussi de l’espoir. C’est cette séquence qui offrira la renommée à Górecki.

Le troisième mouvement « Lento—Cantabile- Semplice » illustre une chanson populaire et traditionnelle silésienne. À nouveau un ton plus haut l’interprète anglaise parvient à maîtriser sa voix pourtant poussée dans ses retranchements. Beth Gibbons est totalement investie dans son interprétation et fait corps à la musique. Les cordes de l’orchestre National de la radio Polonaise dirigé par Penderecki accompagnent très sobrement la soliste anglaise malgré la densité importante de musiciens. L’atmosphère musicale est particulièrement élégiaque ; y affleure énormément  de troubles. C’est l’instant du souvenir et ce sera également le temps de la communion spirituelle.

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