James Murray: « Landscapes Of Lovers »

Après un Falling Backwards dans lequel les instruments réels (guitare et piano) prenaient une place certaine, Landscapes Of Lovers voit James Murray retourner vers une ambient plus homogène, constituée uniquement de nappes synthétiques. Concentré en deux morceaux d’un peu moins de vingt minutes, ce nouvel album permet à l’Anglais, par ce dispositif différent, de ne pas lasser l’auditeur nonobstant le caractère rapproché de ses publications.

Moins vertigineux que son prédécesseur, ce long-format travaille donc plutôt par infusion progressive, jouant évidemment sur la durée de ses deux pistes et sur la capacité à faire vibrer tremblements d’arrière-plan et accords tenus, ou bien à jouer sur la superposition d’un accord prolongé et de mouvements en second rideau.

Bien que les textures continues soient donc largement majoritaires, un piano laisse tout de même pointer, dans le dernier quart du morceau-titre ou au milieu de « And So Goodbye For Now », ses quelques notes éparses, comme autant de perles lumineuses.

Des granulations et saturations apparaissent également dans le dernier tiers de ce second morceau, sans qu’on parvienne à identifier si elles proviennent d’une guitare traitée ou bien de machines. Quoiqu’il en soit, elles viennent instiller une très belle émotion, constante du travail de James Murray, qui trouve ici une nouvelle déclinaison convaincante.

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Warduna: « Skald »

Depuis quelques années, le collectif de néo-folk Warduna sillonne la planète avec une musique qui semble issue des temps anciens, tirée d’un monde perdu, forcé à l’oubli par la pression des missionnaires venus de grands royaumes sanctifiés. Cette époque où la littérature n’était souvent qu’orale, où chaque note, chaque signe, chaque mot entretenait le lien social et pouvait avoir des répercussions, une incidence sur la vie, est justement doucement en train d’être redécouverte. Mis en parallèle avec notre modernité, ces bribes du passé arrivent à trouver une autre signification et à se frayer un chemin vers un nouvel auditoire par le biais de groupes ou troupes comme Warduna

À ce titre, Einar Selvik, le fondateur et conservateur en chef du groupe, donne des conférences et interprète en live, parfois seul, parfois en groupe, les titres qu’il a crée ou recrée, que ce soit pour Warduna, pour Einar Selvik & Ivar Bjornson ou pour la série télévisée à succès « Vikings ». Cette fois-ci, l’homme revient avec une collection de titres acoustiques enregistrés à Bergen en Norvège et baptisée pour l’occasion Skald (poème épique scandinave datant du Moyen-Âge).

Sur la trame de ces chansons de geste historiques et lexicales Skald reste fidèle à sa définition originale et constitue un voyage nous emmenant au plus profond des langues nordiques. La forme musicale, toute simple qu’elle soit, est travaillée, traversée qu’elle est par des assonances, des allitérations et une instrumentation ancienne censée nous accompagner dans cette pérégrination mythologique. Loin du côté percussif et tribal auquel on aurait pu s’attendre, le monde est déclamé par une scansion poétique et pleine de verve où les sonorités et les chants apportent un vivant qui va au-delà de la compréhension stricto sensu. Entre mysticisme et fascination, l’album se singularisera par sa verve (« Helvegen », « Fehu » ou « Voluspá »), l’émotion qu’il parviendra à déclencher ( « Vindavla », « Ormagardskvedi » et « Gravbakkjen »), mais surtout la surprise qui pourra émaner de la langue scalde sur « Sonatorrek ».

Loin d’offrir l’image romantique et romancée des Vikings version XIXème siècle, cette vision déformée de la civilisation scandinave où les Hommes du Nord apparaissent affublés de casques à corne et plus moraux et plus impressionnants qu’ils n’étaient vraiment, Selvik tente donc de recréer cet art perdu.

Avec humilité mais aussi beaucoup de volonté, d’intelligence et de grâce, Einar Selvik s’essaye à une vision contemporaine de l’art scaldique, faisant ainsi le lien entre une modernité étouffante, un futur inconcevable, un présent incongru et un passé que l’on aurait tendance à oublier ou à laisser oublier.

Écouter Skald, s’y attarder et ne pas passer à autre chose dans la minute implique de temps de l’entendre dans les bonnes dispositions, celle qui permettent de fermer les yeux et d’ouvrir son esprit. Cela nécessitera patience et application mais la gratification sera à la hauteur de la disponibilité dont on aura su faire preuve.

****1/2