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Alpha Strategy: « The Gurgler »

The Gurgler est le troisième album d’Alpha Strategy depuis un éponyme en 2014 et un deuxième a être passé entre les pattes de Steve Albini, à l’instar de leur Drink The Brine, Get Scarce de 2016. Avec leurs orchetrations précision d’orfèvre, ces Canadiens se montrent difficile à cerner : Ils sont quatre mais sonnent comme s’ils étaient deux fois moins, sonnent sèchement et comme indigents avec un album qui est parcimonieux en compositions mais dans lequel on est déboussolés.

Leur musique est faite de circonvolutions, causses trappes ou brisures qui segmentent un objet mélodique dès qu’on croit l’avoir identifié.On pense avoir identifié un motif, il mute immédiatement ou simplement, disparaît. La guitare n’en fait qu’à sa tête, la voix aussi. La rythmique ne vaut pas bien mieux. Elle montre une tendance assez étrange à s’évaporer sans crier gare pour revenir on ne sait trop comment ni pourquoi.

C’est assurément affligeant tant The Gurgler adopte le rythme d’un escargot exténué, qui ferraille avec l’énergie du désespoir. Le groupe aime s’appuyer sur la répétition des structures mais ce qu’il aime encore plus, c’est les dynamiter sans prévenir, en jouant sur l’épaisseur selon les interventions de chacun. La voix est omniprésente mais sûrement pas les instruments. On entend assez souvent la guitare mais beaucoup moins la basse et la batterie ; en revanche, quand ces deux-là arrivent, ensemble ou séparément, elles laissent une indéniable empreinte. Parfois, tout le monde se retrouve et la musique d’Alpha Strategy revêt alors un poids insoupçonné mais ça reste tout de même assez rare. L’autre grand truc des morceaux, c’est leur côté tribal qui confère une grosse vibration écorchée, très proche du blues, au noise-rock ultra-sec de The Gurgler et c’est vraiment ce qui en fait tout le charme. Ajoutez à cela la voix de Rory Hinchey coincée quelque part sur un segment qui relierait David Yow à David Thomas et vous comprendrez très vite que l’on est face à un disque plutôt singulier.

C’est vrai qu’on a parfois l’impression d’entendre Jesus Lizard reprendre quelques morceaux de Pere Ubu, les traits acerbes des premiers se confrontant à l’abstraction des seconds. On pense aussi pas mal à un Shellac sous Codeine concernant les équations rythmiques patraques. Toutefois, les compositions sont suffisamment racées et intéressantes pour envoyer valdinguer les réminiscences dans l’arrière-plan. Elles se suffisent à elles-mêmes et offrent largement de quoi explorer sans que l’on ait besoin de fantasmer. Dès l’entame, l’itinéraire fracturé de « I Smell Like A Wet Tent » accroche l’oreille. Ses vocalises étranges, son relief accidenté et tendu à l’extrême, sur le qui-vive permanent, ses emballements aussi brusques que brefs et sa façon de faire naître le silence quand on s’y attend le moins intriguent fortement. Le morceau mute en permanence et on a l’impression d’être passé au suivant alors qu’on est encore bloqué au même endroit. La suite est exactement du même acabit : des fractures partout, un chant aliéné alternant entre divagations titubantes et cris étranglés, des mélodies esseulées au milieu d’une forêt d’angles (« Pissed Out The Fire » ou le sublime « The Gargler) » et partout, ce blues éminemment personnel et déchirant qui électrise les tripes (« To The Woods That I Know) ».

Les morceaux étant bâtis sur les mêmes fondations, on a bien du mal à extirper quoi que ce soit de The Gurgler. Il faut réellement envisager l’album comme un tout en se disant que n’importe quel titre est représentatif du reste. Néanmoins, si l’un venait à manquer, il manquerait quelque chose. Sept déclinaisons pour un peu plus d’une demi-heure, c’est sans doute peu mais c’est pourtant largement suffisant puisque l’album possède le goût de l’errance et sait comment s’y prendre pour nous perdre dans ses méandres anguleux sans jamais nous mettre dehors. D’autant plus qu’il sonne bien, la captation de Steve Albini et le mastering de Bob Weston sont très naturels et on a vraiment l’impression qu’Alpha Strategy balance ses diatribes tendues là, juste à côté de nous. Merveille d’équilibre, la dynamique disloquée de The Gurgler n’a pas fini d’intriguer à l’image de sa pochette enchevêtrée qui dit tout.

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22 décembre 2018 - Posted by | Chroniques du Coeur | ,

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