Spain: « Mandala Brush »

Après un The Soul of Spain partagé entre hymnes électriques et ballades plus introspectives, et la mélancolie alt-country de Carolina, c’est du côté de la mystique et du psychédélisme que vient fureter cette nouvelle réussite du groupe de Josh Haden, fidèle à son titre et au fameux symbole bouddhiste de l’univers, le mandala, qui orne sa pochette.

Une spiritualité que le groupe n’a jamais reniée depuis les spirituals affligés et feutrés de son chef-d’œuvre inaugural The Blue Moods of Spain, et qui n’hésite pas ici à célébrer le retour du Seigneur pour tester nos nations corrompues au son d’une americana aux cuivres mariachi (« The Coming of the Lord »). Entre deux bijoux d’alt-country chorale faisant la part belle aux backing vocals de ses sœurs Petra et Tanya (« You Bring Me Up » et son coda gospel, ou le sublime « Laurel, Clementine »), un classique instantané de folk jazzy aux émotions à fleur de peau (« Folkestone, Kent) » et un hymne plus pop et dispensable (« Sugkarane »), on pourrait croire sur le papier que Spain est rentré dans le rang, se reposant élégamment sur ses lauriers comme au tournant des années 2000, avec des chansons certes plus inspirées qu’à cette période de transition avant séparation mais sans audace ni prise de risque. Il n’en est rien.

On entend en effet sur ce nouvel opus des jams folk-rock opiacés aux allures de western halluciné (« Maya in the Summer »), du pur rock psyché versant atmosphérique élevé à Can et au Pink Floyd des origines (« [Rooster † Cogburn] ») et son incandescent final guitare/orgue/batterie) ou encore une complainte acoustique au fingerpicking délicat où l’accordéon lancinant de Mike Bolger et les cordes poignantes des deux sœurs font merveille (« Holly »). Autant de morceaux qui trouvent leur place dans le grand tout de ce Mandala Brush avec une sorte d’harmonieuse asymétrie déjouant la perfection annoncée par la géométrie du mandala, une figure qui semble ici dédiée à la féminité et plus largement à la vie, comme en témoigne en son centre le symbole de Vénus.

Mais la pièce maîtresse de ce nouvel opus est autrement plus surprenante encore. Du haut de ses 15 minutes mystiques et sinueuses, « God Is Love » fait fi de la voix suave de l’Américain pour laisser place aux circonvolutions d’une flûte orientale, le mizmar, et au violon nébuleux de Petra Haden sur fond de batterie tantôt chamanique ou carrément free jazz, de basse tâtonnante et de guitare acoustique méditative.

De son ouverture arabisante à son final aux chœurs opératiques et aux vents habités, ce titre évoque dans l’esprit le meilleur de Everything Sacred première sortie du trio Yorkston/Thorne/Khan, et pourrait être le chef-d’œuvre du disque, si ce n’était pour son final « Amorphous, » sans doute l’errance folk-jazz la plus confondante et abstraite à la fois entendue depuis la grande époque de Tim Buckley. Ce coup-ci, les vocalises plaintives de Josh, capiteuses et tourmentées, sont pour beaucoup dans le désespoir que véhicule ce titre percussif et psychotrope à souhait, comme sur le plus cadré mais tout aussi libertaire et hypnotique Tangerine, au crescendo foisonnant digne de Van Morrison.

On l’aura compris, depuis sa reformation en 2007, le groupe californien n’en finit plus de se réinventer tout en restant fidèle à ses thématiques de prédilection et à un songwriting racé aux sentiments exacerbés… l’équilibre des plus grands.

****1/2

 

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