Eels: « Meet The Eels. Useless Trinkets »

L’écoute de Eels peut générer spontanément un certain inconfort auprès de l’auditeur. Mark Oliver Everett, ou plus simplement E, unique maître de la formation californienne depuis des années, est comme un voisin de palier qu’on connaîtrait à peine et qui déciderait, sur un coup de tête, d’étaler sa vie privée, son intimité, ses grandes déprimes et ses petites misères quotidiennes. On l’écouterait appuyé contre le cadre de la porte, sans savoir où poser le regard, et on penserait très fort à la délivrance qu’apporterait le franchissement du seuil de chez soi. Eels dérange parce qu’il est impudique. Depuis 1996. La voix étrangement cassée de son chanteur disait, avec l’inaugurale Beautiful Freak déjà, les affres d’une vie cabossée. Pour ce grand névrosé, cela a été et reste aujourd’hui encore une catharsis qui le sauve, il faut le croire.

Car il est difficile d’imaginer sa survie quand on cumule, comme E, autant de poisse et de tragédies en si peu de temps. En quelques mois, entre la fin des années 1990 et le début du nouveau millénaire, E perd sa mère, assiste à la lente déchéance de sa sœur, qui se termine avec son suicide, et perd une cousine, passagère de l’avion qui percute le Pentagone le 11 septembre 2001, et un nombre substantiel d’amis proches. Côté groupe, Eels se démembre au même rythme et se réduit très vite au seul E.

La stratification de tant de malheurs aurait de quoi rendre autiste et provoquer le repli sur soi. E est plutôt de ceux qui s’ouvrent au monde pour mieux exorciser le mal qui s’y dégage. Cela donne des chansons-confessions sans voiles: «Maman n’arrivait pas à m’aimer, papa était alcoolique, il dormait par terre devant la porte avec un sourire sous son nez rouge, mamie m’a récupéré, elle m’a dit que je n’étais pas un fils de pute», raconte E dans «Son of Bitch» (Blinking ­Lights and Other Revelations, 2005). Voilà la teneur.

De ce retour discographique il faut saluer l’opulence tout à fait déroutante. Un premier volume sous forme de best of, permet de se faire confortablement à l’univers étrange de Eels, d’apprivoiser une musique truffée d’excursions dans l’univers folk, dans le blues ou dans le rock le plus sauvage. C’est ici qu’on aperçoit la linéarité du parcours de Eels, qui expérimente avec discrétion sans jamais vraiment chambouler une unité de son et de production qui prend très souvent à la gorge et qu’il faudrait déconseiller aux claustrophobes. A côté de ce recueil, un bonus DVD regroupant douze vidéos du groupe décortique la partie la plus officielle, la plus présentable de la formation.

Aux antipodes du deuxième volume, qui, lui, recueille des raretés de toutes sortes, des faces B ou des morceaux inédits. Deux disques et cinquante morceaux qui racontent, au contraire du best of, un parcours en zigzag, erratique et parfois chaotique. C’est ici que se concentrent les tâtonnements, les recherches et les alternatives souvent captivantes de morceaux parus sous d’autres habillages: une version trip-hop de «Susan Apartement», un remix saisissant de «Novocaine for the Soul» par Moog Cookbook…

Un DVD du concert donné en 2006 au festival de Lollapalooza complète ce tour complet de Eels, étrange et attachant satellite qu ose ose côtoyer l’orbite du désespoir avec franchise et humour; comme s’il fallait que la confession soit érigée en système.

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