Rapid Talk: Interview de The Vaccines

Sans doute est-ce parce qu’ils se sentaient coincés dans le registre indie de leurs précédents albums que Árni Hjörvar, le bassiste de The Vaccines, déclare à propos de English Graffiti que c’est « enfin un disque de rock ». Il faut sans doute y voir plus loin qu’un simple déclaration car, pour le combo, le disque doit être également une occasion de se transformer. C’est dans cette optique que Hjörvar et Justin Young (vocaux, guitare) entament la conversation sans éviter les sujets polémiques.

Vous avez dit de cet album que vous vouliez qu’il « vieillisse mal »…
Justin : Je pense que je signifiais le fait que, quand vous écoutez des disques qui ont défini leur époque, Never Mind The Bollocks ou Nevermind, ils ne sonnent pas atemporels mais le fruit de la période où ils ont été enregistrés. Ils ne sonnent pas comme vous vous attendriez qu’ils sonnent si ils avaient été conçus aujourd’hui et j’estime que c’est une bonne chose. Quand j’ai fait cette déclaration je pensais surtout à Nevermind, son doute mon album préféré. Je crois que, dans le passé, nous avons trop proclamé que notre musique aurait pu être réalisée à n’importe quel moment de ces 30 ou 40 dernières années. On a ensuite commencé à penser que ça n’était peut-être pas une si bonne chose et qu’il faudrait mieux que l’on fasse quelque chose qui reflète notre époque si on voulait laisser une trace. Cela est une réflexion qui touche tous les aspects, l’angle sonique, les textes, etc. C’est pour cette raison que j’ai dit cela à propos de English Graffiti. Je voulais que ça devienne une phrase-clé.
« Radio Bikini » fait référence au bombardement de cet atoll il y a 60 ans. Vous y êtes-vous délibérément situé à l’écart de la politique moderne ?

Justin : Je ne mêle jamais la politique à ma musique. Je sais que beaucoup se plaignent du fait que les artistes ne semblent pas avoir une conscience politique mais, honnêtement, je ne pense pas que ce soit notre responsabilité. On se trompe en estimant ça ; pour nous il s’agit d’une expérience personnelle et cathartique et nous voulons qu’elle devient inter-personnelle et universelle.Je crois que ce serait arrogant de ma part si je suggérais que je suis capable d’enseigner aux autres comment vivre leur vie ou leur dire : « Regardez ce qui se passe. » Les gens sont assez intelligents pour y réfléchir par eux-mêmes et j’essaie toujours de m’éloigner de la politique fabriquée au bistrot du coin.

Damon Albarn a parlé d’une « selfie generation » où les artistes d’aujourd’hui n’utilisent la musique que pour parler d’eux-mêmes…
Justin : Oui mais c’est quelqu’un de vieux désormais. Un des meilleurs disques qu’il ait fait concernait une rupture alors il faut toujours faire attention quand on dit des choses comme ça.

Vous aviez une centaine de chansons potentielles pour cet album…

Justin : On n’est pas arrivés avec 100 titres ; on les a écrit durant le processus. Les gagnants ont été sélectionnés assez naturellement chaque jour ou chaque semaine. Le choix a été très vite évident. La moitié du titre a été écrite sur les 8 semaines qui ont mené à son achèvement.

Árni : Le processus qui nous a amenés à écrire tous ces trucs qui, espérons-le, ne quitteront pas nos ordinateurs a, lui, était massivement important. Cela nous a permis de voir le groupe avec une perspective différente et de déterminer vers quoi on voulait s’orienter. Aussi, quand on a commencé à enregistrer, la palette sonique était tout de suite plus claire. Les compositions et ce dont elles avaient besoin sont devenues évidentes et certains titres qui figuraient au départ ne l’étaient plus à l’arrivée.
Ça vous a fait quoi d’en rejeter ?
Justin : Ça faisait partie de tous ces éléments qui étaient difficiles. On s’est donné du temps libre, mais on s’était imposé des limites auxquelles nous nous sommes tenus. On décidait chaque matin de ce que nous allions faire ; c’était peut-être un frein à l’expression libre mais, quand j’arrivais avec une nouvelle chanson, tout le monde devait s’y coller. Notre éthique était : « On prend le chemin numéro un et aucun problème d’égo ou s’identité ne devra interférer car sinon toute se délitera. » Peu à peu, je crois que les gens sont parvenus à s’exprimer un peu plus et à donner une autre personnalité aux morceaux. Freddie (Cowan) est un guitariste de plus en plus inventif et il y a des tas de trucs étranges et merveilleux qui se sont glissés ici et là. J’ai même bossé sur une bande que quelqu’un m’avait envoyée et où il y avait une version rap d’un des titres. C’était devenu un truc hip-hop qui ne m’était pas venu à l’esprit. Vous seriez étonné par la diversité des morceaux qui n’ont pas été pris.
English Graffiti semble être album le plus « produit ». Aviez-vous peur de perdre une certaine dose de rugosité telle qu’elle se manifestait auparavant ?
Árni : Non, car c’était notre but. Je voyais le studio comme un outil plutôt que comme le véhicule de quelque chose. Notre démarche était tout à fait consciente.

Justin : Ironiquement je trouve qu’il y a plus d’énergie qu’avant à certains moments. IL y a une certaine frénésie sur « 20/20 »’ ou « Radio Bikini » que vous ne pourrez pas capturer « live » car vous devez la créer en plusieurs éléments, synthétiquement donc.

Beaucoup des morceaux ont un esprit plus sordide inédit chez vous ; comment allez-vous les interpréter ?

Justin : D’une façon louche et glauque. Je suppose qu’il y a plus de nappes soniques et de perspectives sur des chansons de cette nature . J’apprécie car cela me permet d’avoir une interprétation plus aboutie et cela profite autant à l’audience qu’à nous. On montre ainsi une autre facette de nous. Je ne me sens jamais vulnérable sur scène, au contraire c’est l’endroit où j’ai l’impression d’avoir le plus de pouvoir. Chacun ressens ceci à un moment ou un autre.
Vous avez souvent évoqué le fait que vous vous sentiez déconnecté de tout en raison de la technologie moderne.
Justin : Je pense qu’il y a une certaine ironie au fait que nous soyons tous hyper connectés, que nous allions dans un bar qui passera la même musique partout dans le monde et que nous portions tous le même type de vêtements. Vous pouvez néanmoins vous réunir avec des amis, boire une bière et avoir la sensation que chacun est dans son petit monde. Internet nous construit sa propre réalité et fait de nous des consommateurs d’une autre ère. C’est une réalité dont j’ai du mal à comprendre vers quoi elle nous mène en termes d’attentes. La seule chose dont je sois certain est qu’aucune autre génération avant la nôtre n’a éprouvé ce sentiment de déconnection que je sens aujourd’hui pour des choses comme l’amitié et l’amour.
Est-ce que vous appréciez le style de vie où chaque jour vous ouvrez notre valise qui va avec le fait d’appartenir à un groupe ?
Justin : J’adore ça mais je pense qu’on y devient très vite une institution au même titre qu’à l’armée ou en prison. Chaque nuit, en tournée, l’adrénaline coule de manière incroyable si vous avez assez de chance. Quand elle s’est dissipée, l’absence crée un vide et vous commencez à vous demander ce que vous devez faire pour le compenser.

Vous préoccupez –vous d’avoir un succès qui dure ?
Justin : Dans la musique, le succès ne suit jamais une ligne allant continuellement vers le haut. J’aime penser que je continuerai à en faire indépendamment du nombre de gens qui l’écouteront. Je n’ai jamais passé ma colère sur quelqu’un mais Dieu sait que je l’aurais fait si je n’avais pas cette possibilité de composer. C’est une thérapie ; il y a des interprètes, des musiciens et des « entertainers » mais moi, je suis définitivement un auteur-compositeur.

Vous avez dit que vous ne vouliez plus être un groupe indie mais rock ; où en êtes-vous maintenant ?
Árni : Je crois que nous sommes devenu un groupe rock. Cela nous a pris un certain temps mais je pense que l’axe directeur de cet album était précisément de s’écarter des règles que nous nous étions imposées et qui font partie de l’approche « indie ». Je trouve qu’on a pas mal réussi.
Avez-vous l’impression que vous vous imposiez des barrières auparavant ?
Justin : Oui.
Árni : Oui, tout à fait !
J
ustin : Ça a été une décision prises consciemment car elle signifiait nous libérer de certaines entraves.

Mumford & Sons ont dit des choses très dures à propos de Tidal ; qu’en pensez-vous ?
Árni : Je ne pourrai pas être plus d’accord que je ne le suis.
Justin : Pareil pour moi. Je crois que beaucoup d’artistes ne se rendent pas comptent que si Black Keys peuvent refuser d’être sur Spotify c’est parce qu’ils ont suffisamment de succès pour que vous deviez aller ailleurs si vous souhaitez les écouter. Le modèle Spotify est extrêmement injuste envers les artistes. Mais les grands artistes oublient que Spotify présente aussi une opportunité ; si vous écoutez de la musique de manière informelle, c’est le meilleur endroit où aller. Même pour un groupe ayant notre statut qui n’est pas celui du plus grand groupe au monde, Spotify est le lieu où les gens viennent écouter notre musique. C’est l’endroit où elle est le plus consommée par rapport aux autres plateformes ; elle est incroyablement injuste mais on en a besoin. Il ne faut jamais croire un musicien qui vous dit que si il n’a pas d’argent c’est à cause de Spotify. En effet, même injuste, c’est une compagnie qui vous offre occasion de faire des concerts, trouver une licence pour votre musique ou faire des publicités ou des jeux vidéos. Ça n’est peut-être beau à entendre mais c’est ainsi que vont les choses.
Árni : En outre il est prouvé qu’on a tort de penser que tout se fait au dépend de l’artiste. On s’est aperçu que ça rapportait pas mal d’argent mais ce n’est pas l’artiste qui récupère le plus. Il faut s’en prendre au label mais pas à la plateforme. De toutes façons si on essaie de supprimer ce genre de choses, ça ne sera que nier l’avance technologique. Je suis pour le fait que la musique soit disponible tout le temps quelle que soit la façon dont on l’écoute. Je ne comprends pas que certains s’en plaignent.
Justin : C‘est quand même assez drôle de voir toutes ces stars s’aligner à la conférence de presse de Tidal alors que chacun d’entre eux pourrait arrêter de travailler et se payer une voiture de luxe chaque jour des 300 prochaines années.

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