Tori Amos: « Little Earthquakes »

Décrire un bon album c’est d’abord saluer sa réédition (et les compositions bonus qui s’y ajoutent), premier point mais c’est surtout décrire une peinture de Dalí à un aveugle : des couleurs et des formes individuelles à mettre en contexte avec une œuvre et sa signification fait appel à une vue d’ensemble et ne peut être qu’intimidant. Si en plus l’oeuvre est née de circonstances difficiles comme ce « debut album » de Tori Amos, Little Earthquakes, et que celui-ci a suscité immédiat, vouloir l’expliciter peut entraîner le risque de se perdre dans ses ramifications.

Ici comme sur ses opus suivant, Amos nous offre une véritable bande-son de ce que pourraenit être nos vies, la sienne en l’occurrence. Elle n’a pas son pareil pour passer d’une émotion à l’autre : la rage, la peur, la tristesse et si certaines sont exclues (la joie, le regret) elles n’en sont que plus représentatives de la psyché d’une chanteuse pour qui l’excentricité, parfois facétieuse, est table de loi.

Sur Little Earthquakes on ne peut se défaire du sentiment que Amos est poursuivie : le titre d’ouverture (« Crucify ») évoque sens de la terreur apporté par des touches de piano avançant légèrement puis explosant dans un climat où tout est déchaînement. Cette phrase qui s’adresse à Dieu : «  Nothing I do is good enough for you » n »exemplifie-t-elle pas d’ailleurs ce que sera sa démarche ? Mais au lieu de se poser comme martyre ou victime, cette phrase est une assertion d’indépendance et une annonce de ce que sera la suite de sa carrière. Ici, Amos demeure encore accessible et peu cryptique mais prouve déjà qu’il est possible de composer de la pop archétypale capable d’explorer une belle palette des émotions humaines.

Car pour être éclectique, la chanteuse l’est ici indubitablement. « Winter » adopte le point de vue d’un enfant et capture à merveille le passage du temps et la vieillesse qui s’annonce en filigrane, de la même manière le « single » « Silent All These Years » commence avec une jeune Amos avançant vers une adolescence d’un cynisme revenu de tout et se réjouit de ne plus être réduite au silence.

« Mother » est une ballade au piano où on discerne son éducation classique qui voit l’artiste partir de chez elle, accentuant le côté « road album » émotionnel de l’album et le fait que celui-ci est construit sur le concept du temps. « Tear In Your Hand » tout comme le sentimentalisme du délicat « China » esquissent déjà sa propension à aller vers le high-art et le néo prog avec des mélodies cadencées et nourries d’orchestrations luxuriantes et cinématographiques, maturation musicale qui va de pair avec une imagerie de plus en plus surréaliste (« Girl ») proche du dévergondé tout en ne plongeant pas dans l’explicite.

Bien sûr, le mélodrame ne sera pas absent, sur le guttural « Precious Things » ou avec « Happy Phantom » où elle se demande ce que pensera son amoureux quand elle sera morte et évoquera un viol dont elle a été victime sur un tranchant ‘ »Leather » et cette phrase terrible : « I can scream as loud as your last one/But I can’t claim innocence ».

Quand on arrive à la fin de l’album et à la chanson titre on ne peut que prendre au premier dégré ce qu’elle nous dit : « We danced in graveyards with vampires till dawn ». Comme pour Dalí nous ne pouvons qu’adhérer au monde dans lequel nous sommes entraînés. IL est fait d’obscurité certes, mais il est également composé de cette honnêteté qui nous le fait accepter.

****1/2

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s