« Play Misty For Us »: Interview de Father John Misty.

Démêler ce qui se passe dans la tête d’une personne et d’un artiste est simple et compliqué à la fois surtout quand il s’agit de Josh Tillman, alias Father John Misty. Une chose est certaine pourtant : avec I Love You, Honey Bear, il s’est ouvert quelque peu et ne semble vouloir rien édulcorer.

Qui est Father John Misty ? Qui est Josh Tillman ? Comprendre un artiste a toujours été au coeur de la façon dont nous pourrions le démasquer. Autant de questions qui se rejoignent autour d’une seule : où est la frontière entre ce qui a été révélé et ce qui demeure dissimulé sous un flou « artistique » ? Josh Tillman, e,n tant que chanteur/compositeur » a produit sept albums et il a tenu la batterie pour Fleet Foxes. Et puis il y a ce louche Father John Misty, dont la vie est faite de boisson et de drogues. Néanmoins, comme pour beaucoup de choses dans l’existence, la réponse et bien plus claire et bien plus compliquée que cette dichotomie.

« Father John Mystic comme nom est une expérience assez difficile, explique-t-il, « j’ai fait tous ces disques sous ma propre identité et je me suis aperçu que Josh Tillman était devenu un alter ego, une personne située au-dessus de moi qui n’avait que peu de ressemblance avec ma vie et comment je le menais. J’en ai été à la fois alarmé et déconcerté. »

Continuant sur ce registre, il ajoute : « L’identité n’est ni plus ni moins qu’une construction arbitraire et je mets au défi celui qui m’écoute de laisser tomber ses idées sur Josh Tillman, un chanteur/compositeur archétypal, et de ne juger que sur le matériel que je lui soumets. Father John Misty, en effet, est un patronyme absurde et il n’a aucune signification. C’est sympa phonétiquement et ça n’est hilarant qu’un moment, comme une séance de Guignol se déroulant devant vous. En réalité pourtant, il n’y a que Josh Tillman, le reste est un leurre si vous voulez. »

La chose est éclaircie, mais on ne peut s’empêcher trouver que l’idée devient bien plus complexe que ça à l’écoute de l’album ; celui-ci est très personnel et dévastateur, comment pourrait-on alors douter que father John Misty n’est pas qu’un personnage. Sur « Fear Fun », dans son premier album se trouve l’idée qu’il joue avec le concept de l’auteur/compositeur tout comme avec « I’m Writing A Novel », un road song malin qui raconte le « making of » du disque. Ici, il n’y a aucun semblant de jeu de rôles, nous avons affaire à un homme qui exhibe coeur et sentiments en face de nous.

I Love You, Honey Bear a débuté comme un album ayant pour sujet l’amour sans tomber dans le sentimental : « J’avais la sensation que j’étais en train de faire un disque cool et rude aussi à propos de ça ». Au fil des jours, le disque est devenu un portrait très personnel de l’amour qu’il porte à sa nouvelle épouse, Emma. La description en était si intime qu’il s’en est trouvé embarrassé et qu’il n’osait pas l’interpréter en concert : « En partant de cela, j’ai décidé que j’allais faire justice à cette thématique et écrire des choses obscènes et profondément anti conventionnelles par rapport au sujet. »

Quand ils en sont arrivés au mixage les choses ont diamétralement changé : « Je me suis dit que j’avais fait un disque extrêmement vulnérable, que j’y montrais mes peurs, ma jalousie, ma mesquinerie, mon besoin et une image de moi haïssable. Le fait d’avoir à le jouer devant des gens me donnait envie de disparaître sous le sol. » Il poursuite : « Quand j’ai commencé ce disque, seul préalable était d’éviter le sentimentalisme. J’approchais donc tout avec un clin d’oeil. Mais ça ne fonctionnait pas et je ne parvenais pas à trouver pourquoi. À un moment ma femme m’a dit que je ne devais pas avoir peur de donner à ces chansons la chance d’être belles. C’est ainsi que ça a cliqué en moi. »

Tillman a donc lâché prise sur tout : il s’est fait crooner avec «  When You’re Smiling And Astride Me » avec en permanence cet esprit de dérision qui le fait y chanter : «  I’ve got nothing to hide from you. Kissing my brother in my dreams or finding God-knows in my jeans » ou sur la chanson titre : « I brought my mother’s depression, you’ve got your father’s scorn and a wayward aunt’s schizophrenia. » Cela donne un opus déroutant, tendre, brutal et, finalement, émouvant. On y décèle un hommage touchant à amour unique raconté de manière très intimiste au point que son épouse y voit son nom mentionné.

Emma n’a pourtant pas été qu’une muse. Elle s’est trouvée impliquée dans toute la conception du disque, durant la prise de son ou en veillant à contrôler la qualité de ce que Tillman essayait de mettre en place : « On s’est parfois disputés car je travaillais sur le disque pendant 16 heures en studio et que je rentrais à la maison ensuite. J’ai bossé sur « Chateau (Lobby #4) » pendant des mois et ça me prenait la tête. Je n’arrivais absolument pas à m’en dépatouiller. La première tentative a été effectuée avec un « girl group » façon Phil Spector, je n’en étais pas du tout satisfait ? Rentré à la maison, je le faisais écouter à Emma et elle ne pouvait pas me mentir en me disant que ça lui plaisait. Je crois que j’aurais pété un câble si ça avait été le cas. C’était vraiment ironique d’écrire une chanson d’amour à son propos et de m’énerver contre elle si elle m’avait donné une opinion qui n’allait pas dans mon sens. En tout état de cause, elle avait raison et elle est désormais mon étalon or absolu ; si c’est bon pour elle, c’est bon pour moi. Elle mérité d’être mentionnée en tant que productrice. »

Emma a également été responsable du fait que « Bored In The USA » paraisse sur le disque : « Je ne voulais pas l’inclure mais Emma le trouvait super. Elle m’avait même encouragé à finir de l’écrire. Il a existé sous le forme de divers fragments pendant une bonne année et elle me demandait sans cesse où j’en étais avec. Un jour je suis allé dans mon sous-sol et l’ai terminé. »

Il fait dire que ce titre est un anomalie sur l’album. Il est à la fois central et séparé des confessions intimes qui ont cours tout au long du disque. C’est un morceau désabusé à propos de la condition romantique d’aujourd’hui avec un ferment de rire et accompagné d’un grand orchestre lorsqu’il a été interprété au David Letterman Show : « Je suis heureux de l’avoir mené à bien car ça a représenté une grosse bataille logistique. » Il s’agit d’un commentaire avec un œil critique sur les relations dans notre ère moderne mais il s’intègre très bien au thème de l’album.

« Il m’a semblé tomber à pic. J’aurais pu le mettre dans le prochain disque mais, si ça se trouve, on vivra une période plus agitée. Il y a aussi un truc à propos du ce vers :  »Oh good the strangers body’s still here, our arrangement hasn’t changed », qui a beaucoup à voir avec la thématique centrale, à savoir traiter les êtres humains comme une expérience de consommation. Tout y est écrit dans une langue emprunté à cet univers et je crois que l’amour n’échappe pas à ce comportement, quelque chose que vous trouvez et vous offrez et non comme quelque chose que vous créez. »

C’est contre cette notion que la plus grande partie du disque s’insurge tout en essayant de trouver d’autres moyens de l’explorer. Comment a-t-il alors traité un tel sujet de façon non sentimentale et en évitant les clichés ? Il répond en riant : « Eh bien il y a des morceaux comme « (Nothing Good Ever Happens At The Goddamn) Thirsty Crow » qui est à la base, un filet de clichés noués ensemble. Moi ça date du moment où j’ai réalisé que c’était un album à propos de moi par opposition à un album sur l’amour. En un sens je me disais :  »À qui ces chansons sont-elles destinées ? Sont-elles non pertinentes pour tout le monde sauf moi ? Sont-elle utiles au autres ? » J’espère que c’est le cas. »

« Ça aurait été un défi pour moi si j’avais essayé d’écrire des chansons d’amour et que ça avait été une représentation de mon hubris de style :  »je vais écrire des chansons d’amour qui ne sont pas nulles et ne sonneront pas forcées ». Là, ça aurait été difficile pour moi. Par contre je trouve très facile de parler de moi avec ma voix propre. C’était cette sorte d’expérience qui présidait à « Fear Fun » et c’est cela qui rendait la chose exaltante. Maintenant je sais ce que je fais et je suis prêt à appliquer un peu plus de pression, de faire travailler ce muscle un peu plus longtemps. L’intimité est circonstancielle, c’était ce qui se produisait à ce moment de ma vie. »

L’intimité sera donc le sujet qui fédèrera le disque mais si celui-ci existe dans un spectre plus large que celui de singer/songwriter habituel. On y trouve du gospel folk (« Smiling and Astride Me ») et on va jusqu’au rock dur avec « Ideal Husband ». Ces styles disparates sont liés à la façon dont l’album a été agencé : « J’approchais chaque titre comme s’il s’agissait d’une éco-sphère aussi il était parfois délicat de changer de vitesse. Il y avait des jours où on travaillait sur « Ideal Husband » et, ensuite, on changeait pour « Smiling Astride Me » et où on se disait :  »Qu’est-ce que c’est que ce putain d’album ? » On se sentait très schizophrène quand on travaillait dessus et ce qui me surprend est qu’il ait une telle cohésion. Mais il en avait été de même avec le disque précédent. »

L’ingrédient secret a été « la sincérité. Sur « Fear Fun » ou « I’m Writing a Novel » je parle de la futilité de vouloir être à tous prix original. J’aurais donc aimé y mettre un côté dessin animé et une imitation rock’n’roll rebattue et banale ; ça aurait été très malin mais il n’y avait plus d’espace pour cela. »

Comment, alors, pense-t-il voir évoluer sa vision artistique maintenant que son public et plus large et qu’il joue dans de plus grandes salles ? Sent-il une pression quelconque à jouer un disque si personnel à des gens qui le perçoivent comme quelqu’un d’autre, un auteur/compositeur un peu ambigu ? « Cet album a été très effrayant pour moi à cet égard. Ma voix résonne plus et je dois la remplir de mes sous-vêtements sales ? C’est cela qui m’inquiète, combler le vide avec du sentimentalisme merdique. C’est facile de chanter un morceau sur le fait de s’enoyer en l’air ou de se défoncer dans un cimetière ; ça fait partie du paradigme rock. Mais chanter à propos du fait que l’on embrasse son frère dans un rêve est assez inquiétant car il n’y a eu aucun précédent. »

Cela ramène, enfin à l’idée de Father John Misty : cette habileté à changer le personnage plutôt que Josh Tillman. « Certaines nuits, la dernière chose que je veux faire est monter sur scène, faire ce que j’ai à faire car je ne peux pas m’assoir sur le sol et pleurer. Je me lève donc, je chante et là, ce masque m’est très utile. Utiliser son vrai nom vous expose beaucoup aussi je présume que je m’en sers de manière sélective car si je monte sur scène et que vous le faites, même à contrecoeur, on ne dira pas que Josh Tillman est un imposteur. Je ne sais pas, n’ai-je pas déjà, en une vie, beaucoup trop abusé de mon propre nom ? »

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