« Au-Delà de Roxy »: Interview avec Phil Manzanera

Son titre de gloire est d’avoir été le guitariste de Roxy Music, mais Phil Manzanera a d’autres cordes à son arc (sic!) Sa carrière solo et ses albums montrent que c’est un musicien prolifique. Une conversation avec lui est alors un témoignage d’autant plus précieux qu’il n’occulte pas sa carrière aux côtés de Bryan Ferry et Eno.

Après Vozero et 6 pm il semble que 50 Minutes Later ait marqué la fin d’une trilogie ?

Tout à fait…

L’avez-vous fait thématiquement et ou chronologiquement ?

La chronologie est une bonne approche car sur le premier album il y a une photo de moi en 1959 avec un « fidelista », un garde castriste planté devant chez moi. Elle a un lien avec « Swimming » sur 50 Minutes Later qui traite de ce qui est arrivé ces trois derniers mois. J’ai le sentiment d’avoir fini de revisiter mon passé. Désormais je vais faire du free form jazz. (Rires)

Je ne veux pas y croire. (Rires)

Vous avez raison. Mais il m’a été salutaire de revenir en arrière vers toutes ces choses que j’avais en tête. Je suis une personne qui à l’âge de 54 ans est un musicien pop capable encore de produire quelque chose alors que, normalement, c’est à l’âge de 20 ans, que j’aurais dû écrire sur toutes ces choses-là.

Qu’est-ce qui vous en a empêché ?

Je faisais partie d’un autre univers et l’inspiration ne m’est venue qu’à partir de 50 ans. C’est un dilemme assez étrange pour les musiciens de rock qui arrivent à l’âge de 50 ou 60 ans que de se demander sur quoi écrire. Le sujet ne peut être que ce qui est dans votre esprit…

Vous n’avez pas été inactif pourtant…

C’est exact mais mes albums solos n’étaient pas composés de chansons. J’ai très peu écrit sur ce schéma jusqu’à présent, celui, personnel, de mes propres textes. Jusqu’à Vozero je n’avais rien à dire. Tout ce que je faisais auparavant avec Quiet Sun était instrumental et c’étaient des amis qui ajoutaient leurs textes.

Quiet Sun était assez expérimental. Nommer son 2ème album Mainstream (Grand Public) n’était-il pas ironique ?

C’était une plaisanterie avec la référence au « mainstream jazz » alors que ça n’en était pas mais aussi un jeu de mots sur « stream » (le courant) puisqu’il y avait une photo de la Seine sur la pochette avec cette image rougeâtre du soleil.

Comment vous est venue cette idée de trilogie ?

Mon intention n’était pas de faire une trilogie. Elle s’est imposée comme la continuation de mon itinéraire musical. Beaucoup des titres de 6pm et de 50 Minutes Later ont été écrits à la même période. J’ai réalisé alors que tout ce que je composais traitait de choses ayant à voir avec ma vie. Le « personnel » m’ayant rejoint et n’aimant pas les albums longs j’ai privilégié cette approche en me disant que 50 Minutes Later ne devait pas excéder 50 minutes.

6pm est aussi un marqueur temporel…

Oui, c’est également mon 6ème album solo ainsi que mes initiales… L’idée est de Robert Wyatt et j’accepte toute bonne idée, d’où qu’elle vienne…(Rires)

Sur « One Step » vous vous demandez: « Is There a Right Time ? » et sur « Swimming » vous parlez de « time slipping away »…

C’est tout à fait cela! Ce sont des interrogations sur Dieu, le sens de la vie, l’Immortalité… Ce sont des questions qui vous viennent à l’esprit quand vous devenez plus âgé, que vous avez des enfants et que certains de vos amis décèdent. Vous ressentez l’impact que peut avoir la vie sur vous et ça ne peut que ressortir sur votre œuvre. Je l’apprécie car cela rend les choses plus réelles pour moi et ça me force à le faire. Aujourd’hui je m’efforce plus d’en faire la publicité au lieu de me contenter de faire un disque puis de passer au suivant.

Pourquoi ne le faisiez-vous pas ?

Je n’avais ni manager, ni de label. Mais j’en ai trouvé un avec qui je me plaisais. Pendant des années mon seul contact avec l’extérieur était Internet aussi personne n’entendait ce que je faisais car il faut y faire l’effort de chercher ce qui existe.

Cela avait-il à voir aussi à votre incapacité à écrire vos textes ? Sans parler de l’image qui n’était pas la vôtre avec Roxy Music ? (Rires)

Sans doute oui. Je faisais à des albums solos mais ils consistaient de réunions avec des amis, Robert Wyatt, John Wetton, etc. Cela m’aidait à avoir l’antidote au « scénario Roxy ». Faire partie d’un groupe est un état anti-naturel car vous êtes catapulté les uns sur les autres et, quand vous avez du succès, s’ajoutent la pression, la jalousie, les managers, les labels, les changements, la drogue, les filles… C’est fantastique mais c’est aussi très déroutant, surtout pour un jeune type comme moi.

Comment vous sentiez-vous, en tant qu’originaire d’Amérique Latine ?

J’étais arrivé à Londres dans les années 60. J’étudiais dans un internat au Sud de Londres et je voyais les « swinging sixties » se dérouler devant mes yeux sans pouvoir en être partie prenante. J’allais de temps en temps dans un club mais j’étais trop jeune pour me rendre dans certains. C’était très excitant néanmoins et ça a mis le feu à ma vocation créatrice. Tant de choses se passaient, je lisais, j’écoutais de la musique, voyais des groupes fabuleux et rêvais de faire partie d’un groupe.

Avec Roxy le succès a été immédiat…

Ou, tout s’est passé très vite. Je n’avais que 21 ans et j’étais entouré de gens fantastiques et je reconnaissais le fait qu’ils l’étaient; que Eno ou Andy Mackay étaient des personnes très spéciales. J’étais plus jeune qu’eux aussi je baissais un peu la tête…

Pourquoi avez-vous remplacé David O’List en tant que guitariste ?

Il s’est disputé avec le batteur durant l’audition en présence des managers. Ils ont décidé de se débarrasser de lui… J’étais là, je me suis présenté. (Rires)

Vozero est très latin, sur 6pm vous avez des gens comme Chrissie Hynde … Je me demandais si ce dernier n’était pas ancré dans la pop des sixties et si 50 Minutes Later ne relevait pas de cette période charnière où le rock s’est orienté vers la musique progressive…

Vous avez raison si l’on considère le produit fini: années 50, puis 60 puis 70. Dans le dernier quelqu’un m’a dit y trouver des réminiscences de King Crimson. J’en ai d’ailleurs parlé à Robert Fripp que j’ai rencontré récemment. Nous tournions en même temps qu’eux, nous nous connaissions bien et Bryan Ferry avait même passé une audition pour chanter avec eux.

Vous sentez-vous des affinités avec un guitariste tel que Fripp ?

J’adore son jeu sur « 21st Century Schizoid Man »; c’est pour moi quelque chose d’hallucinant. Il a une technique et un son particuliers mais j’ai avant tout été influencé par les guitaristes des « sixties », ceux de la West Coast psychédélique comme John Cippolina, Randy California, Jerry Garcia ou le Jefferson Airplane… Mais il y avait aussi le Velvet Underground et tous les guitaristes anglais comme George Harrison, Clapton; Peter Green et peut-être le plus doué d’entre eux, Jeff Beck. Mais il y avait aussi le Pink Floyd. À 17 ans, j’allais encore à l’école et j’ai rencontré deux personnes: Robert Wyatt d’une part, David Gilmour de l’autre. Quand vous avez cet âge c’est comme si vous vous retrouviez devant des héros à vénérer. Ils étaient les représentaient des deux groupes les plus influents de la scène underground de l’époque, le Floyd et Soft Machine. Mon intérêt personnel a rejoint mes goûts artistiques et cette influence ne s’est jamais démentie…

Vous ouvrez 50 Minutes Later sur un « Revolution » assez incisif est-ce une profession de foi ? (Rires)

Ce titre se réfère à la révolution cubaine. C’est un mot que j’ai en tête depuis 1959 car il est synonyme de changement. J’ai traversé certaines épreuves qui vous laissent un sentiment de peur. Beaucoup de choses ont également affecté ma vie personnelle et ce titre est une manière de montrer pourquoi pour moi certaines choses ont besoin d’avancer dans une certaine direction, politique ou sociale.

Justement, sur « Technicolor UFO » faites-vous référence à The UFO le fameux club psychédélique des sixties ?

C’est un de mes rêves déjantés et rock and roll… Avant de faire partie d’un groupe, quand j’ambitionnais d’en faire partie. Vous rêvez de cela, vous avez les Beatles, les Stones. Donc je relate un songe ayant pour cadre le club UFO; j’y entre et s’y trouvent le regretté Kevin Ayers, Robert Wyatt, Captain Beefheart, Bryan Ferry et Eno. Il y a aussi les Stones, Jimi Hendrix mais il joue du xylophone (Rires). J’y fais mention de International Times ou Oz (journaux underground) et de tous ces lieux mythiques de l’époque. Tous ces personnages, je les connaissais plus ou moins et ils faisaient partie de mon cadre. J’ai fait une interview avec Robert pour la BBC et je lui parlais de cet événement qui avait eu lieu à la Roundhouse (autre club de l’époque). Tout le monde y jouait, le Floyd, Soft Machine… et je pensais qu’ils prenaient tous de la drogue et qu’ils faisaient l’amour. J’avais l’impression d’être le cuisinier et que tous les autres se régalaient. J’avais pris le train, joué un peu puis repris le train pour ma banlieue.

C’était un fantasme…

Tout à fait. Je m’imaginais que Lennon et McCartney étaient là. Je les ai mis en musique alors que d’autres mettent les leurs sur papier.

De quoi traite « Bible Black » ?

D’un trou noir, de ces sensations que vous ressentez quand vous réfléchissez à l’espace. Le temps y est sans fin et vous vous demandez quel est le sens de tout cela. Vous suffit-il de regarder le ciel et de continuer comme si de rien n’était? C’est un concept difficile à saisir.

À ce égard, d’où vous vient votre inspiration pas nécessairement instrumentale mais au niveau des textes ?

Je ne débute jamais avec des mots. C’est la musique qui me parle avant tout et c’est elle qui va me dicter un sens. Et celui-ci est improvisé. Ensuite j’analyse ce qui y est dit et j’essaie d’y trouver et de m’orienter vers une signification.

Terminer sur « Till The End Of The Line » est-il une manière d’indiquer la fin de quelque chose ?

Certaines personnes disent que vous créez vos propres frontières, une déclaration à laquelle je m’identifie. C’est comme une épopée, une manière de faire un salut d’adieu, la fin d’un cycle.

Au milieu, figure cette « trilogie latine »…

Tout est parti d’une improvisation avec Robert Wyatt. Ensuite j’y ai vu comme des petites vignettes, comme des « films noirs ». Le décor en est Buenos Aires et « Desaparecido » concerne mon frère qui a disparu. C’est aussi le nom que l’on donnait aux gens qui ont disparu sous le régime des colonels. C’est un tango, bien sûr mon frère n’a pas disparu à cause d’eux mais c’est juste un parallèle avec le fait qu’il est Argentin. Je l’ai conçu comme quelque chose de très visuel.

Vous qualifieriez-vous d’Impressionniste ?

Oui. J’ai un très grand sens du visuel dans chacune de mes compositions. Ce qui m’aide beaucoup, en matière de composition, est de pouvoir faire une équation entre une note, un son avec un visuel. Je me demande alors vers quoi mon histoire va évoluer. Dans « Cisbury Ring », sur 6pm, je pouvais visualiser ce qui allait se produire en cet endroit. Cela m’a rappelé un film que j’avais vu et l’histoire a commencé à se construire d’elle-même, comme une suite composée de divers mini-films.

Vous avez été également producteur…

Split Enz, John Cale, Nico, Eno. C’est très différent. Quand je produis c’est très organisé et moins organique. Chaque musicien sait ce qu’il doit faire. Je ne suis là que pour les aider à réaliser leurs idées.

Comment conciliez-vous vos origines sud-américaines et occidentales ?

Il est vrai que je me réfère plus facilement au rock mais j’ai fait des disques en Espagnol. Je trouve les deux genres difficiles à marier. Un jour votre humeur va être très latine, un autre jour ce ne sera pas le cas. Mais ce sera cloisonné même si je vis dans un environnement très « latino ». C’est assez confondant parfois car l’état d’esprit n’est pas le même. Quand je parle espagnol, je me sens différent… Parfois je peux me permettre de dire certaines choses car je suis, quelque part, un étranger. (Rires)

Musicalement ces deux mondes vous semblent inconciliables?

Un jour j’ai joué « Tomorrow Never Knows » des Beatles avec un groupe cubain. Je crois avoir inventé le psychédélique cubain… (Rires) J’ai commencé à chanter et ils se sont mis à faire une jam de façon incroyable. Ils se sont emparés d’une structure musicale et ont joué inlassablement.

Que gardez-vous de cette période des sixties ?

J’en ressens encore une certaine chaleur. Je veux me rappeler de ses bons aspects. Je suis étonné, en relisant certains articles de l’époque, de voir que ces gens n’étaient pas que des hippies constamment défoncés. Ils analysaient une situation de façon intelligente. Ils croyaient en de grandes valeurs. Aujourd’hui, pour un jeune, vous sonnez probablement comme un vieux ringard, mais je crois que ça n’était peut-être pas mieux, mais c’était en tous cas plus impliqué. Si vous comparez les sixties avec d’autres périodes comme les années 80, il n’y a pas photo.

Qu’avez-vous fait durant cette période ?

Pratiquement rien, et rien qui ait quelque valeur. La vraie vie est également entrée en moi; des naissances, des morts, des emprisonnements… Le monde réel a fait une incursion que je ne suis pas prêt d’oublier alors les années 70, étaient uniquement consacrées à Roxy et aux tournées et au fait d’être une pop star.

Puisque vous mentionnez Roxy, avez-vous quelque chose à ajouter sur eux ? (Rires)

Voilà quelques années nous avons fait 50 festivals, seul Eno n’était pas là. Nous avons enregistré environ neuf titres mais nous avons décidé de les jouer « live » d’abord pour nous remettre en mémoire la dynamique d’être un groupe. Maintenant nous allons entrer en studio, enregistrer d’autres morceaux dans l’espoir d’en avoir suffisamment de bonnes pour réaliser un album. Nous ne pouvons sortir un disque qui soit médiocre.

Aviez-vous l’impression qu’aujourd’hui votre personnalité musicale était plus prise en compte ?

Je crois que le dynamique a quelque peu évolué dans la mesure où j’ai été producteur, où j’ai travaillé avec Dylan par exemple. Je me sens plus déterminé et pense de façon plus conceptuelle qu’avant. Je sais également ce qu’est la composition.

Et techniquement ?

Je n’essaie pas de trop m’améliorer, je souhaite conserver quelque chose de brut dans mon jeu de guitare; Si j’étais trop bon, je ne serais qu’un technicien… Disons que je crois au fait d’être meilleur dans la mesure où rien ne me semble jamais achevé. C’est là que réside ma démarche; le voyage musical que je me suis mis en tête d’accomplir.

Quel est-il ?

Un bon moment de musique qui durerait 40 à 45 minutes! C’est un défi de pertinence qui est plus difficile à réaliser que vous ne le croyez… Ma trilogie terminée, je me sens prêt à retravailler avec un groupe, à faire des compromis puisque, en tant qu’artiste solo, je me suis prouvé ce que je souhaitais me prouver. Mon ego est désormais satisfait. (Rires)

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