The Beatles: « Rubber Soul »

Rubber Soul est souvent considéré comme un des meilleurs albums de l’histoire du rock au côté d’autres oeuvres des « Fab Four ». Enregistré en quatre semaines, juste à temps pour sortir à Noël, il est une pierre angulaire dans la carrière du groupe. C’est en effet le premier disque qui s’affranchit totalement du « Mersey Sound » et dans lequel les Beatles semblent mettre en avant une véritable vision musicale accompagnée d’une recherche plus poussée au niveau des textes.

Sur le premier plan, on peut noter que le groupe s’oriente vers une pop-rock plus sophistiquée dans laquelle on retrouve la patte des Byrds ou de Dylan mais aussi des inflexions vers des musiques plus exotiques comme la sitar sur « Norwegian Wood ». D’une manière générale, même les titres plus directs se signalent par des palettes orchestrales jusqu’à lors inexplorées dans la pop music. Le « rocker » « Drive My Car » fait montre d’une certaine dextérité dans l’art des contretemps et de la complexité harmonique et un titre aussi direct que « In My Life » va nous surprendre par son utilisation d’un piano que George Martin fait sonner comme un clavecin en enregistrant la bande à mi-vitesse puis en la passant à vitesse normale. Du point de vue de la recherche sonore « The Word » avec son utilisation de la compression préfigure la musique psychédélique tout comme le lettrage, étiré, de la couverture qui semble anticiper sur la recherche typographique des groupes de la Côte Ouest. Indéniablement, en effet, Rubber Soul est plus qu’un nouvel album des Beatles. Les certitudes sont là (les mélodies incomparables auxquelles nous sommes habituées) mais le traitement se veut novateur en terme d’orchestrations. « Michelle » et « Girl » sont des sommets de ballades romantiques, non seulement au niveau de la chanson per se mais des trouvailles harmoniques, « Think For Yourself » innove par son utilisation de la fuzz bass bien avant le « Satisfaction » des Rolling Stones et « If I Needed Someone », un des tous premiers titres écrits par George Harrison, montre combien les Beatles ont sur adapter et faire leur le country-rock aéré façon Byrds.

Cette complexité musicale va également s’enrichir d’une évolution incontestable au niveau des textes. C’est sur Rubber Soul que les personnalités distinctes de Lennon et Mac Cartney vont émerger, c’est sur Rubber Soul également que certaines innovations lyriques à la Dylan vont se faire jour. « Drive My Car » est une perle de critique sociale renversant la notion de sexisme, « I’m Looking Through You » , « You Won’t See Me » ou même « Girl » approchent la notion de Romance de manière beaucoup plus complexe, amère et anti conventionnelle dans la mesure où les relations garçon-fille sont perçues et décrites de façon plus équivoque et où « Norwegian Wood » aborde même sans trop le dissimuler le thème de la liaison extra-conjugale. « Nowhere Man » poussera la logique à son comble puisqu’il est le premier titre des Beatles à ne pas aborder la thématique amoureuse. On peut d’ailleurs noter que l’édition américaine du disque va oblitérer certains titres plus sombres, « Nowhere Man » ou « Drive My Car », pour les remplacer par des morceaux plus traditionnels issus de Help.

Rubber Soul est donc finalement, outre un grand album de plus, un disque charnière préfigurant Revolver qui sortira six mois plus tard. Il prouve que le « Yesterday », qui figurait sur Help, se situe biien dans l’hier. Il anticipe sur les « singles » suivants: « We Can Work It Out »/ »Day Tripper » et surtout « Paperback Writer » (insolente et acerbe critique sociale)/ »Rain » (ou comment faire « Strawberry Fields Forever » avant même s’en rendre compte).

Au total, Rubber Soul amènera aux Beatles une audience plus mature et intellectuelle. Au fur et à mesure où le groupe gagne en intensité et en profondeur, il démontre également qu’en corollaire les démons grandissent en lui. Finis l’insouciance désinvolte et l’humour inconsistant de Lennon. Les tonalités expérimentales font également naître des approches plus grinçantes. Bien avant la fin du « Swinging London », l’album semble déjà marquer ce que Lennon dira plus tard, « the dream is over ». Rubber Soul n’est pas un album sombre, pas encore serait-on tenté de dire. Il marque en filigrane que la « pop culture »est en train de se débarrasser d’une certaine naïveté formelle. De cela jaillira, en paraphassent Mao, un gigantesque « bond en avant » pour la musique rock. Celui-ci s’accompagnera, pour le pire et surtout le meilleur, d’une indubitable perte de l’innocence. Rubber Soul est un album de transition et aussi un album d’apprentissage; à ce titre il est la preuve sur vinyle qu’une fois de plus les Beatles ne se contentaient pas de flirter avec la notoriété mais qu’ils étaient toujours en avance et que, par conséquent, ils restaient toujours devant…

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