Queensrÿche: « Queensrÿche »

8 août 2013

Comme quelques rares groupes de heavy metal comme Blue Öyster Cult ou, à un degré moindre, Metallica, Queensrÿche a toujours été un ensemble assorti d’une vision, voire de concepts, alors que la plupart de leurs semblables se contentaient de capitaliser sur une image.

Beaucoup de fans diront que le groupe a perdu de son aura ou de sa grandeur depuis le départ de Chris DeGarno, son leader et que sous a houlette du vocaliste Geoff Tate il s’est peu à peu transformé en backing band pour un artiste jouant en solo. Ce nouvel album, éponyme, voit le combo (presque) original se reformer avec l’arrivée d’un nouveau chanteur, Todd La Torre.

Le résultat est, ici, clair et puissant, grâce à la production pour le moins robuste de Jim Barton. Chaque membre est ainsi servi par le mixage de ce dernier, en particulier La Torre. Que ce soit quand il émule de manière passionnée la phrasé de Steven Tyler (« In The Light ») ou qu’il défie le mur sonore avec sa version « live » de « Queen of the Reich » il semble s’être immédiatement adapté au combo ressucité. « A World Without » rappellera les climats grandiose que Queensrÿche a toujours affectionnés et le duel de guitares entre le nouveau venu Parker Lundgren et Michael Wilton sur un « Don’t Look Back » qui consumera les oreilles sera un écho vivifiant de la période glorieuse avec DeGarmo.

On comprend pourquoi le groupe a choisi, pour son come back, un titre éponyme semblable à celui de leur « debut album ». Il est, quelque part, signe de recréation et aussi d’un nouveau départ qui présage, on peut l’espérer, de bien jolies choses pour le futur.

★★★☆☆


Darren Hayman & The Short Parliament: « Bugbears »

6 août 2013

Quel parcours pour Darren Hayman depuis Hefner, ce groupe de folk urbain très « kinksien » dont il était le leader. Depuis il a semblé ne jamais tenir en place, s’est montré avide d’expérimenter et de s’imbiber dans le folk britannique traditionnel. Son album précédent, The Violence, parlait de la guerre civile anglaise, Bugbears est le dernier album de sa trilogie historique avec une collection de chansons folk du 17° siècle.

Musicalement le groupe a fait un travail exceptionnel en termes d’instrumentation : luths et violons voisinant avec des guitares pour un résultat incroyablement authentique. Ça n’est donc pas un album « radio friendly » d’autant plus que Hayman a choisi des compositions explorant les aspects les plus sombres de l’existence. De ce point de vue, plutôt que d’être une suite de The Violence, Bugbears en est son complément s’attachant comme il le fait à des destins plus individuels qu’historiques.

Outre la recréation d’une époque, Hayman lui apporte un tout nouvel environnement ; ainsi « The Owl » qui était à l’origine une chanson célébrant l’amour des soldats pour la boisson est devenu un instrumental dépouillé avec de légères touches de batterie et ce qui semble être quelques effluves de mellotron et un titre comme « Bold Astrologer » sera le récit effrayant d’une jeune femme trompée par un astrologue dans une atmosphère qui n’est pas sans évoquer le Big Star de Third.

Notons, enfin, un packaging superbe pour l’édition vinyle avec des illustrations exécutées par quelques artistes indépendants amis de Hayman donnant une coloration intemporelle à un artefact dont le contenu sonore ne l’est pas moins.

★★★½☆

Fist City: « I’ts 1983, Grow Up! »

6 août 2013

Avec des titres comme « Boring Kids », « Endless Summer » ou « Burn Burn Burn Burn » et un album culminant à 27 minutes, on pourrait penser que les Canadiens de Fist City continuent sur la même veine que sur leur premier disque. Il est certain que It’s 1983, Grow Up! ruisselle de verve et d’une énergie qui voit le quatuor ne jamais décélérer le tempo et constamment adhérer à la formule couplet-refrain.

Le groupe considère pourtant que l’opus est lo-fi ce qui peut sembler curieux sauf si on considère qu’il a été enregistré chez Ryan Grieve leur leader et que le son des percussions est totalement noyé dans le mix. Il s’agit donc plutôt d’un disque garage pop minimaliste avec, savamment distillées, quelques petits échos surf pop et new wave comme sur les claviers perçants de « Boring Kids » ou le vitalité estivale de « The Creeps ».

Malgré le chaos qui préside à It’s 1983, Grow Up ! et à ses compositions ultra-rapides, ces dernières sont délivrées avec une telle confiance et un abandon si insouciant qu’il est surprenant d’apprendre que le combo a subi des changements de line-up récents et autres désagréments. On peut même s’émerveiller que le disque ait vu le jour ce qui explique sans doute le caractère auto-produit de l’album tout comme son esprit viscéralement vivifiant. L’exemple le plus frappant est « Wet Freaks » au son délicieusement plein; il est preuve, s’il en est besoin, qu’une fois véritablement rééquilibré, il y a un futur pour cette bande de joyeux compères.

★★★☆☆

 


David Lynch: « The Big Dream »

4 août 2013

Si David Lynch a prouvé quelque chose tout au cours de sa longue carrière artistique, c’est qu’il était presque impossible de le catégoriser, si ce n’est par le fait qu’il se situe toujours dans un univers dérangeant et alogique. On aurait pu par exemple, par exemple s’attendre à une suite dans la droite lignée de son film Inland Empire, mais on doit au contraire essayer le mélange de café qu’il a créé, être témoin de ses apparitions dans The Cleveland Show ou Louie, on le regarder filmer un concert de Duran Duran destiné à être vu en streaming.

Il en va de même pour ses efforts musicaux  ; il faudra donc abandonner tout espoir de recréation de l’atmosphère ondulante et onirique des disques qu’il a faits avec la chanteuse Julee Cruise, des bandes-sons terrifiantes de ses films et même de l’électro-pop chaloupée de son premier album Crazy Clown Time.

Ce à quoi on a droit aujourd’hui avec The Big Dream est la version lynchienne de ce qu’est le blues. Il ne s’agit pas seulement du style musical mais aussi d’un son assez excitant qui s’avère être un panorama englobant toutes les nuances de cette couleur.

On trouvera le bleu nocturne sur des titres lents et aux humeurs réflectives et maussades comme sur « Cold Wind Blowin » et « I Want You », mais aussi les étranges colorations d’un azur jeans de « Can’t Be Seen No More » ou l’étonnante et éclatante couleur pervenche qui illuminera la fin de l’album sur « Are You Sure ? »

Comme on peut s’y attendre de la part de Lynch, aucune nuance du disque ne sonnera « naturelle ». Tout y est asymétrique avec des effets qui visent à donner, d’une manière ou d’une autre, une vision distordue de l’idiome dont Lynch s’empare. Ce pourra être une guitare encalaminée dans de la « reverb » ou des boîtes à rythmes qui semblent, à chaque seconde, dérailler des tempos qui sont censés leur être imprimés. Tout cela vise à produire une atmosphère inquiétante et tout cela y parvient fort bien.

On peut y trouver source d’irritation mais l’ensemble demeure séduisant grâce à la manière dont l’ingénieur du son Dean Hurley donne aux vocaux de Lynch une caractéristique qui prend des allures de prisme gauchi et déformant. Ce dernier, à 67 ans, n’a pas réellement une voix inoubliable mais, associée à Auto Tune, à un vocoder, des techniques de delay et d’écho, ces procédes confèrent au phrasé récitatif et volontairement plat de l’artiste une tonalité émotionnelle ajoutant étrangeté à l’ensemble.

En dépit de ces diverses textures soniques, Lynch réussit à produire la chose qu’il sait faire au mieux : maintenir une vision et une humeur singulières tout au long de The Big Dream. Sa fusion de blues et d’électronique nous emmène dans un univers américain sauvage, où tout est tordu, où la terre est desséchée et où la sensation que des yeux menaçants nous observent ne nous quitte pas. Ainsi cette reprise du « The Ballad of Hollis Brown » de Dylan fait preuve d’un élan comminatoire mais aussi mélancolique tout comme « Last Call » réactualisera le blues urbain avec une rythmique de rap impérieuse.

Approche méticuleuse et méthodique avec un semblant de dérive, y compris dans le « mainstream » décalé avec la contribution « crooner » que les vocaux de Lykke Li évoquent sur un « I’m Waiting Here » directement inspiré des années 50.

Se soumettre à cela est un défi aux sens mais est d’autant plus gratifiant pour l’auditeur qu’il explorera des atmosphères incertaines et parfois bancales. Que cela soit achevé par la cohérence artistique et la cohésion instrumentale, presque une banalité simpliste, rendra The Big Dream encore plus effrayant et fascinant.