Grant Hart: « The Argument »

La carrière post Hüsker Dü de Grant a été si sporadique qu’il serait aisé d’oublier ce que le batteur a apporté au groupe avant que celui-ci ne se sépare. Si les compositions de Bob Mould étaient souvent parfumées au vitriol, l’approche de Hart était plus ouverte et assortie d’une vision moins noire car nimbée de la contre-culture hippie des années 60.

Il est peu surprenant donc que The Argument, son nouvel album depuis Hot Wax en 2009 soit généreusement parsemé de la sensibilité pop du chanteur. Plus étonnant par contre sera la fait que le musicien, à l’instar de beaucoup d’autres artistes comme le poète William Blake, le Shelley gothique de Frankenstein pu même certaines sections de Versets Sataniques de Rushdie, sa pique de nous offrir sa variation du l’épique Paradis Perdu de John Milton, publié en 1667.

Si l’album débute donc sur la note sucrée de «  Out of Chaos  » il était évident qu’une telle ambition étalée sur un disque de plus d’une heure ne pouvait se satisfaire de ce type de répertoire et à des morceaux dont le ton est déjà à la rumination («  Morningstar  ») et à des titres qui, comme «  Glorious  » n’auraient aucun mal à trouver place dans Warehouse: Songs and Stories.

L’amitié de Grant avec William S. Burroughs a été en outre un facteur déterminant dans The Argument qui se voit investi d’une méditation décalée sur l’équilibre qui préexisterait entre le Bien et le Mal. Celui-ci se manifeste sur « I Am Death » qui, tout imbibé de la pop des sixties qu’il soit, voit Hart explorer les aspect les plus obscurs de l’existence. Ce sera une constante sur l’album que de faire naviguer l’auditeur d’une chemin apparemment ensoleillé vers des coteaux ombreés de plus en plus étendus et pernicieux. Un exemple en sera « Underneath The Apple Tree » qui empruntera les facéties capricieuses du jazz des années 30 pour nous embarquer dans des versets, bilbliques eux, où il sera question de tentation humaine et des forces de la Nature.

Il y a donc déjà matière à satisfaction de voir Hart se frotter à une évocation de la corruption d’Adam et d’Ève ainsi que des premiers pas de Satan sur terre d’une manière qui, musicalement, soir bien plus salubre que ce qu’auraient pu être les hommages d’un groupe de « metal ». La barre est plutôt du côté de Nick Cave pour la façon d’aborder le grandiose et l’épique et The Argument permet de voir comment Hart est apte aborder des thèmes comme la honte, la culpabilité, la rédemption et la guerre spirituelle qui se joue au sein de l’Homme dans l’oeuvre initiale.

Hart parvient à le faire avec humilité mais panache, ambition mais aussi franchise et une déroutante maestria à manier excentricité et honnêteté.

Le disque est présenté sous la forme de quatre segments et sa longueur est à la hauteur de son appétence à tel point que l’écoute peut s’en avérer frustrante. Les astuces de Hart sont, en effet, parfois trop développées mais elles se justifient par la compulsion de l’artiste à véhiculer l’intensité de ce qui l’habite.

On comprendra alors la nature schizophrénique de l’album mentionnée lors de son entame et cohabitant avec une narration parlée qui semble toute droit sortie des vers de Milton ainsi qu’un travail atonal des claviers et un cheminement qui semble s’égarer au rythme de percussions au tempo irrégulier. Hart jouera ainsi avec la notion de mélodie de façon lo-fi, allant bien au-delà de toute prétention, de tout maniérisme et approchant le bizarre en lui donnant des proportions épiques et religieuses malgré une instrumentation et un on qui semblent jaillis d’une bande à 4 pistes.

Ainsi avancera le disque, avec des curiosités admirables comme l’effroyablement mélancolique « I Will Never See My Home » et sa ligne de basse terrifiante, un « New Jersey » habité par l’esprit et la voix toute en variations haut /bas de Bowie et sa faculté à aborder ainsi des concepts universels ou l’orgue de cirque gothique de « If I Had The Will » dont le phrasé sarcastique rappellera Tom Waits.

Ce sera ce heurt incessant entre fond et forme qui cultivera la fascination qu’on pourra éprouver à l’écoute de The Argument. Il nous confond, nous égare et nous prend à rebours comme ce sur la vivacité acoustique de «  Letting Me Out » où l’on entend le Diable se faire son propre avocat en plaidant sa cause avec une humanité teintée d’un rockabilly 50’s charmeur. On retiendra enfin l’intensité obsessionnelle du musicien, parfois mélodramatique (« The Argument ») parfois inspirée comme jamais (« It Was A Most Disturbing Dream ») et sa volonté d’asséner ces thèmes atemporels avec vigueur, passion et foi. Avec The Argument on peut dire, qu’à cet égard, la mission qu’il s’est assigné est accomplie.

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