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Tant qu'il y aura du Rock!

Interview de Donovan: La Couleur du Zen.

Dès son apparition sur la scène musicale au milieu des années soixante, Donovan, chanteur d’origine écossaise, a été injustement considéré comme la « réponse britannique à Bob Dylan. » Il est vrai que son look dépareillé et que ses premiers morceaux, « Catch The Wind » et « Colours », tout comme son troisième « single », une reprise du titre de Buffy Ste Marie, « Universal Soldier », semblaient entériner une « folk » composée d’introspection et d’un réalisme social assez amer. Donovan, résidant désormais en Irlande, fête aujourd’hui ses quarante ans de carrière. Cette célébration avis pris, entre autres, la forme d’un nouveau disque, Beat Cafe. Sa sortie a marqué l’occasion pour lui de revenir sur ce qui a toujours constitué sa démarche, parfois incomprise nous confiera-t-il, et, par conséquent, sa singularité.

De manière très assertive le compositeur revendique le fait qu’il s’agit d’un « road album émotionnel » concept auquel il dit avoir toujours été attaché. Sur Beat Cafe cela se manifeste de diverses manières, entre autres dans la façon dont les notes intérieures de la pochette font étalage d’une véritable profession de foi : « Il m’a semblé nécessaire de souligner très didactiquement combien je souhaitais renouer avec une certaine tradition, tradition dont, malgré les apparences et les différentes options musicales que j’ai pu prendre, je ne me suis jamais éloigné. » S’ensuit alors de sa part une longue élaboration discursive qui l’amène à expliquer les dettes qu’il semble avoir auprès des écrivains « beat », auteurs sur lesquels il ne tarit pas ses éloges : Ça n’est pas tant une référence aux années cinquante ou à des poètes comme Allen Ginsberg à laquelle je souhaitais faire allusion, mais plus exactement à cet esprit « bohème » qui a toujours constitué pour moi la source d’inspiration originelle. ». C’est à partir de cette découverte que Donovan raconte alors comment il est ensuite remonté au 19ème siècle, « Je pense à tous ces poètes romantiques français qui s’insurgeaient contre l’ordre établi » et qu’il se remémore également leurs congénères anglais – Yeats, Shelley – sur lesquels les années soixante s’appuyaient pour défier l’idéologie dominante : « Il ne faut pas oublier que nous, Beatles, Stones, Kinks, étions presque tous issus des « art schools ». Ce sont des écoles assez spéciales que l’on trouve en Angleterre ; elles sont destinées à développer la sensibilité artistique des jeunes qui ne se reconnaissent pas dans l’éducation soclaire traditionnelle. Inutile de dire qu’elles représentaient le terreau idéal pour ce genre de manifestation et de prise de conscience. » Pour lui d’ailleurs « cette période dorée à laquelle j’ai eu l’honneur de participer peut s’apparenter à ce qu’a été, historiquement la Renaissance en terme de création et de vision du monde. »

Pourquoi, alors, sur ce nouvel album, vouloir compulsivement s’acharner à recréer une atmosphère héritée des écrivains de la « beatnik generation » ? Le chanteur se rappelle « ce moment de révélation » qu’a constitué pour lui la lecture de Sur La Route de Jack Kerouac : « On y retrouvait tout l’esprit bohème, héritage du 19ème siècle, tout comme l’idée de cheminement personnel et existentiel, adaptés à un mode de vie profondément ancré dans une certaine forme de modernité. »

Pourquoi simplement « une certaine forme » ? Parce que, tout en s’ajustant à une certaine vision du monde occidental, Donovan y voyait « références à certaines mythologies, telles qu’elles avaient été révélées par Joseph Campbell » (auteur de nombreux ouvrages sur la mythologie) mais surtout « parce que s’y greffait une influence à laquelle j’ai tout de suite été sensible, à savoir la civilisation asiatique. » Donovan n’est-il pas d’ailleurs celui qui a, au milieu des sixties, encouragé et accompagné les Beatles à une approche de la culture indienne (visite du Maharishi Mahesh Yogi) ? Ne souligne-t-il pas également en montrant la pochette de son album « la juxtaposition de plusieurs éléments : les lunettes noires pour le côté beatnik et, si on se concentre sur le bas de la couverture, ces lèvres paraissant fardées qui pourraient sortir du théâtre ou de l’imagerie japonais » ?

Entre Beat Cafe et Sunshine Superman (1966), A Gift From A Flower To A Garden (1967) ou Cosmic Wheels et Essence To Essence (1973) il y a donc une continuité thématique qui va au-delà de la connotation « existentialo-mystique » suggérée par de tels titres. Aussi, même si, musicalement, Beat Cafe se réclame d’une atmosphère très années cinquante (bistros enfumés, récitation poétiques, orchestration dépouillée et avant tout acoustique), le chanteur s’emploie à « s’emparer d’une forme extrêmement stéréotypée et figée dans le temps pour la modifier de manière insidieuse. » Donovan reprend d’ailleurs une chanson traditionnelle, « The Cuckoo » comme un tibut au passé, un titre comme « The Question » développe une intensité toute jazzy, « Two Lovers », dont la tonalité mineure et récitative évoque cette psychedelia asiatique fort en vogue durant les sixties et « Whirlwind » sonne comme un mantra, dernier élément dont le compositeur dit qu’il a été délibéré dans la conception de l’intégralité de Beat Cafe : « Il y a toujours eu un pont entre les « beatniks » et une approche de la philosophie orientale ou asiatique. Si vous écoutez attentivement tout l’album vous vous apercevrez que figure, sur chaque plage, en arrière-fond, une sorte de bourdonnement propre à la cithare héritée de la musique indienne et de la sensibilité contemplative qu’elle tend à vouloir exacerber. »

On comprend ainsi en quoi Beat Cafe, l’idéologie qu’il sous-tend et la tonalité musicale qui est sienne, garde, pour notre compositeur, toute sa pertinence aujourd’hui : « Je ne pense pas que le « message » qui est adressé aux jeunes générations puisse être différent de celui datant des sixties. A l’époque l’on revendiquait, soit féminisme, soit écologie, soit recherche personnelle, soit révolution ou socialisme. Parfois il m’arrive d’éprouver une certaine désillusion, mais, et l’apport du bouddhisme auquel j’adhère en tant que philosophie de la vie et non dans sa composante religieuse, me permet d’accepter le fait que cela constitue un élément de ma vie. » De cette perception, qu’il nomme « carrière éducative de la même manière que l’on parle en littérature de ce style bien particulier nommé « roman éducationnel » », l’artiste conserve une approche toujours emprunte d’optimisme en dépit des décennies écoulées : « « Yin My Yang » peut sonner léger et quelque peu dérisif mais il vaut plus que ses paroles désinvoltes et le mauvais jeu de mots que son titre semble véhiculer. »

De pertinence à universalité, il y a un passage que Donovan franchit d’ailleurs allègrement : « Vous savez, si j’ai repris « Universal Soldier », ça n’était pas uniquement parce qu’il s’agissait d’un « protest song » comme en faisait Dylan. En faisant allusion à ce soldat qui combat pour une cause que l’on ne connaît pas, je voulais m’attacher à établir une référence plus globale, celle qui est le fruit de toutes nos civilisations, occidentales, orientales ou asiatiques, à savoir la notion d’archétype. » Le soldat est par conséquent « non seulement un militaire, mais également le représentant emblématique de la quête existentielle qui est le propre de chacun d’entre nous. Il peut être le chevalier, le samouraï, le desdichado de la légende espagnole. » Cette recherche, « concept zen par excellence », fait partie de la Nature humaine explique-t-il : « C’est pour cette raison qu’une chanson peut atteindre les gens qui n’en comprennent pas parfois les mots. Si l’on considère la parole, on peut se dire que le sens ou la chose en soi ont précédé le mot, ne croyez-vous pas ? » Le langage serait donc pour lui un vecteur de communication comme il en existe d’autres : « Vous avez la prose dont on peut dire, en schématisant, qu’elle relate quelque chose de factuel. Maintenant vous avez la poésie ; et là vous atteignez une dimension qui est cachée, sacrée et dont le sens est si multiforme que parfois il semble ne plus exister de façon intrinsèque. » Pour cela, Donovan s’étaye sur ce qu’il considère « être propre à chaque civilisation, l’importance de ce que peut révéler la tonalité des voyelles et des sons qui en sont issus. » De considérer la voix comme un instrument parmi d’autre il n’y a qu’un pas que le chanteur franchit à sa manière : « J’ai toujours eu une certaine scansion où je susurrais presque. C’est la façon dont, instinctivement, j’ai traduit cette conception. C’est pourquoi sur Beat Cafe je reprends « Do Not Go Gentle », le poème de Dylan Thomas, c’est aussi la rasion pour laquelle mon phrasé vocal est assez souvent proche de la récitation parlée, forme équivalente dans les musiques exotiques, particulièrement indiennes, de la litanie ou de ce bourdonnement mantrique qui est si important pour moi. »

De l’instinctif à l’Inconscient il y a un pont que le compositeur reconnaît certes mais qui, chez lui, n’est pas le moteur principal : « Il s’agit plutôt de références que j’ai héritées des livres de Campbell, sur Œdipe par exemple. » On a beau jeu, alors, de lui faire remarquer que faire allusion, instinctivement, au schéma oedipien n’est pas neutre : « Qui n’a pas présent en soi le concept de famille, de filiation, indépendamment du complexe qui porte son nom ? » C’est néanmoins en prenant compte de ce fil conducteur qui lie son œuvre – par exemple son album antérieur produit par Rick Rubin et au titre ô combien révélateur de Sutras – que notre homme explicite certains de ses titres : « Si vous prenez un morceau comme « Colours », à l’origine je vous aurais dit que, étant issus d’une « art school » il m’était presque naturel de raisonner en terme de couleurs. La dimension symbolique, toute évidente qu’elle soit, n’a pris sa signification pour moi que bien après. »

On peut bien sûr estimer que la mythologie à laquelle se réfère Donovan est assez rebattue sur ce titre, naïve même si l’on considère ce dont elle se veut porteuse et la façon dont la scène musicale, pour ne pas dire mondiale, a évolué depuis les sixties. Demeure pour lui pourtant cette particularité qui lui était propre à l’époque et qui, aujourd’hui, résonne de manière assez frappante : « Je me souviens la premère fois où j’ai vu les tabloïds anglais faire une manchette sur moi. Le titre était quelque chose du genre « Pour Donovan le Monde est Beau ». Plus loin ils expliquaient que je me réclamais de la contre-culture et que je revendiquais une part de féminité. Tout de suite je suis devenue une icône du milieu « gay » qui m’avait même trouvé un slogan : « Donovan is Beautiful » ! » À partir de ce souvenir anecdotique, le chanteur préfère élaborer sur ce qui constitue pour lui « une vision historique de la culture » : « Je vous ai parlé des années 50, des sixties ; j’ai fait un parallèle avec la Renaissance ou le mouvement romantique. Tout cela représente l’éternel élan subversif qui vise à s’affranchir des dogmes matérialistes de l’idéologie dominante. » Quand on lui fait remarquer qu’il oublie de mentionner le Moyen-Âge, période obscurantiste s’il en est et sa participation au film Le Joueur de Flûte de Hamelin dans lequel le personnage qu’il interprète, un ménestrel, se voit suivi par une horde de rats, il préfère évoquer cet envers du décor où « le religion chrétienne a souhaité éradiquer le rôle de la Femme aussi bien religieusement qu’historiquement. » Si l’on peut se permettre une remarque qui, on l’espère, ira dans un sens qui verrait le chanteur acquiescer, on pourrair dire que l’archétype plus ou moins oedipien de la mère nourricière prend toute sa saveur et que sa référence spontanée à Œdipe n’est pas totalement le fruit du hasard.

Fondamentalement donc la persistence de vision dont fait preuve l’artiste n’est ni aveuglement ni entêtement, elle est témoignage d’une consistance qui perdure depuis quarante années de carrière. Elle s’exemplifie par ses références constantes à ce qu’il appelle « les codes intemporels du soi qui demeure dissocié de lui-même et qui ne peut se résoudre à cette rupture. » Il se manifeste, finalement, par sa confiance réitérée dans ce qu’il nomme « the beat » (le rythme). Celui-ci, comme il le dit, « accompagne notre cheminement existentiel sous maints et maints avatars qui, quoi que différents, sont pourtant toujours semblables quel que soit l’endroit de la planète où vous vous situez. » On n’est, alors pas loin, du symbole de la roue ou du cercle, cycle de la vie dont Donovan se fait l’écho sur une phrase de présentation ornant la pochette de ce dernier opus : « Le voyage mène là où l’on a toujours été. » Ainsi depuis quarante ans, ça ne serait pas les choses qui auraient changé, mais plutôt le perception que nous avions d’elles. Nous laisserons exégètes et philosophes discuter de sensations, perception, existence et essence des choses ; nous nous bornerons à louer le fait qu’un simple auteur compositeur pop puisse s’en faire, modestement, l’écho.

14 décembre 2012 Posted by | Conversations | Laisser un commentaire

Interview de Bob Mould: Du Grain à Mou(l)dre.

2012 aura été une année assez intense pour Bob Mould. Il y a d’abord eu la réédition des albums de Sugar dans laquelle il a été impliqué et la sortie d’un disque solo, Silver Age, qui n’est pas passé inaperçu tant il y faisait preuve de vigueur (et de verdeur). L’ex leader du trio hardcore Hüsker Dü dévoile un peu ici de quoi sa carrière a été parsemée, et en quoi elle lui a permis de se réaliser.

Vous avez déclaré que, depuis quelques temps, vous vous « confrontiez à l’idée de faire un nouveau disque de pop agressive » en particulier depuis l’anniversaire de la sortie de Copper Blue. Silver Age semble être un alliage de tous les styles que vous avez abordés depuis vous débuts. Vous dites ne pas pouvoir remonter dans le passé mais il doit y avoir une certaine exaltation à jouer à nouveau des morceaux de trois minutes.

C’est certain. Il y a deux ou trois choses qui ont été importantes dans l’élaboration de New Age. Le 20° anniversaire de Copper Blue approchait et on parlait beaucoup de le rééditer. Puis, les choses se sont accélérées et il a été question de faire plus que simplement ressortir les disques. On a parlé de faire une tournée avec Sugar mais David Barbe (basses) et Malcolm Travis (batterie) travaillent tous deux à la fac et ils n’étaient pas disponibles. On a quand même essayé ; on s’est réunis mais ça ne fonctionnait pas. J’ai donc envisagé d’autres options. Ce qui me semblait le plus simple était de jouer le disque avec ma section rythmique actuelle.

L’autre raison est liée à ma rencontre et mes conversations avec Dave Grohl voilà environ deux ans. Il m’avait demander de travailler avec lui sur un morceau, « Dear Rosemary », puis il m’a suggéré de le rejoindre et de faire le DJ pour ces concerts en stades. Cela m’a remis dans cette humeur effervescente et m’a incité à faire un nouveau disque de pop agressive. C’est le « Disney Hall Tribute Show » avec lui, Ryan Adams, Hold Steady et Britt de Spoon qui a précipité cette décision. J’ai donc réécrit toutes les compositioons qui traînaient avec cette idée. Silver Age a, plus ou moins, été réalisé en un mois ce qui est étrange car dans les années 80 je travaillais de cette façon systématiquement presque.

Il y a même eu des moments où vous sortiez deux disques de Hüsker Dü par an.

Tout à fait : Zen Arcade, New Day Rising et Flip Your Wig en l’espace de treize mois. Donc, pour Silver Age, il y a eu cette combinaison de deux facteurs, Copper Blue et Dave Grohl. Je pense que la troisième raison en était le fait que, ayant pas mal réfléchi sur moi-même et écrit un livre, ça me semblait chouette de composer des titres de rock tout simples.

Qu’a représenté pour vous le fait d’écrire un livre ?

J’y pensais déjà depuis pas mal d’années avant de me mettre véritablement au travail avec Michael Azzerad (journaliste à Rolling Stone). Au début je me disais que ça allait être du style : « Regardez les trucs fabuleux que j’ai faits musicalement !Regardez aussi les deux ou trois albums plutôt quelconques que j’ai sortis ! » Puis nous avons commencé à explorer ma vie personnelle de façon plus profonde et ça m’a donné une perspective nouvelle qui m’a permis de comprendre ce que j’avais fait de ma vie jusqu’à présent.

Cette biographie a-t-elle eu alors une valeur thérapeutique ?

Peut-être bien. Mon idée initiale n’était pas que ça en soit une mais ça l’est devenu sans aucun doute. Il y a un aspect cathartique indubitablement ; un examen de soi, une compilation de ce que vous avez fait de façon à tout remettre en ordre. Ainsi, tout a soudain pris un sens nouveau et vous vous dites : « Sachant tout ça, il est temps d’aller de l’avant. » Je suis vraiment fier de ce livre mais je suis content de ne pas avoir à en écrire un autre l’année prochaine. (Rires) Je crois que je suis meilleur à écrire des chansons que des livres. Ça a été un grand soulagement que de pouvoir à nouveau composer en ayant conscience de tout cela. Tout me semblait correct, adéquat du style : « Bordel, j’ai fait ça pour mon livre ; je vais faire ce qui est le plus adapté à ma sensibilité ! »

Pensez-vous que Silver Age en est un résultat direct ?

Il faut que ça le soit… Sans doute pas directement mais le livre m’a permis de mettre à jour toutes mes particularités : vouloir contrôler, être hyper vigilant, tout savoir à l’avance. Rien que le fait de mettre le doigt dessus a fait que, au moment de l’enregistrer, je me disais : « Écoute, tous tes amis jouent tes compositions, tu traînes avec les Foo Fighters. Vas-y, fonce ! Suis ce qui se passe et n’essaie pas de trop le canaliser. Vis le moment et fais-en partie au lieu d’essayer de la diriger. » C’est ainsi que je vois les choses…

Vous avez déclaré que, plus qu’avec les autres, ce disque donne un véritable aperçu de l’importance que la musique revêt pour vous. En quoi ?

Il y a ce morceau, « Keep Believing », par exemple. C’est une coomposition assez bizarre car j’avais écrit un riff très rapide. C’était au tout début de l’année et on avait enregistré une « demo » très vive. Je ne la sentais pas du tout et me disais qu’il me fallait la réécrire. J’ai joué quelques riffs pendant cing ou six minutes, puis j’en ai soudain sorti un et Jason (Narducy, batteur) a levé les yeux et m’a dit : « Celui-là, il est vraiment bien ! » Je lui ai répondu : « Vraiment ? » et il a vraiment confirmé. J’ai dit : « OK, ça devrait pouvoir le faire » et j’ai écrit quelques paroles au dernier moment. Ça m’a montré combien le processus de création pouvait être « fun » quand je lâchais la bride. Et comme j’étais un peu perplexe à propos de ce sur quoi j’écrivais, je me suis dit : « Bon, je vais faire une chanson qui parle de ma collection de disques. »

Justement, de quoi est-elle constituée ?

Dans ce titre je mets une ou deux références à chaque vers. J’ai un gros cahier où je les note. On y trouve Revolver, In Color, Younger Than Yesterday… Les Mintemen, Pixies ou Nirvana… C’était assez « fun » de faire ça. 2012 est mon année de « fun » ; rejouer Copper Blue et enregistrer Silver Age et ne pas me prendre la tête avec thérapie et introspection.

Au sujet de Hüsker Dü, quand Grant Hart a été viré du groupe, avez-vous envisagé de continuer avec Greg Norton et ne pas vous séparer ?

Grant Hart n’a pas été viré. J’ai informé les membres que je quittais Hüsker Dü en janvier 88. Greg m’a demandé de continuer avec lui seul mais j’ai refusé. Donc Grant n’a pas été viré, je m’en rappelle très bien et en parle beaucoup dans mon livre. J’étais devenu conscient de sa situation, de dans quoi il se débattait et toute cette désillusion s’est accumulée. Mon intérêt s’était évaporé, tout comme ce que j’apportais au groupe : il «était temps pour moi de descendre du train.

Quand vous vous êtes réunis au Karl Mueller Tribute Show en 2004, pourquoi Norton n’était-il pas là ?

Grant avait eu mon téléphone grâce à mon avocat. Il m’a demandé de jouer 2 ou 3 trois morceaux avec lui et, comme c’était un hommage à Karl Mueller qui était un ami très cher, j’ai accepté. Ce ne fut pas une expérience mémorable ; ça m’a rappelé que, dans certains cas, vous ne pouvez jamais revenir en arrière.

Quelle a été la raison de ce brusque changement sonique sur Workbook  ?

J’essayais de m’extraire de pas mal de choses et de trouver un nouveau langage. Je crois que ça aurait été idiot pour moi de tenter de recréer ou de continuer avec mon son habituel. En effet, celui-ci, même si il reflétait mes idées, était celui de Hüsker Dü et je ne souhaitais pas le dupliquer. Je souhaitais un nouveau départ, rompre complètement et tout recommencer. C’était devenu une sorte de mantra pour moi et c’est ainsi que mon travail d’écriture a évolué tout au long de cet album en 88. J’étais à la chasse de sons synthétiques, je me suis aussi imprégné de groove et de folk celte, je me suis plongé dans l’écriture automatique et tout s’est ainsi peu à peu déployé tout au long de cette année. C’était tout sauf Hüsker Dü  !

Pouquoi avoir formé Sugar plutôt que d’entamer une carrière solo  ?

Je n’avais pas pour intention d’avoir un groupe. Mon plan était de faire un nouveau disque avec une nouvelle section rythmique. Il s’est avéré que c’était David et Malcolm et après quelques semaines où nous avons pas mal joué et traîné ensemble j’ai commencé à me sentir comme faisant partie d’un groupe. J’avais la sensation que je travaillais avec deux personnes qui étaient en harmonie avec mon esthétique, que ce soit au niveau des tournées, du business et de la composition musicale. On lui a donné un nom et on l’a appelé Sugar. On a eu un coup de fil juste avant que nous ne commencions à enregistrer en 92. C’était Barrie Buck qui cherchait un groupe pour jouer à son 40 Watt Club à Athens en Géorgie. Elle savait qu’on répétait dans les environs et elle nous a demandé si on voulait bien remplacer au dernier moment un groupe qui avait annulé son show. C’est ce jour-là qu’on a donné un nom à notre trio.

Pour quelle raison les sessions se sont-elles arrêtées lors de l’enregistrement de votre deuxième album ?

Sur File Under  : Easy Listening nous avions perdu notre concentration et n’étions pas content de la façon dont le groupe sonnait. J’ai donc stoppé, payé le studio, suis retourné au Texas et j’ai effacé les «  masters  ». J’ai tout recommencé en repartant de zéros. C’est là, de tourtes manières, que je faisais toutes mes expérimentations. J’ai ensuite fait venir David, puis Malcolm. On a fait les percussions en dernier et ça sonnait du tonnerre.

Quel rôle avez-vous eu pour les rééditions de Sugar  ?

Jim Wilson a fait tous les «  remasters  ». C’était mon ingénieur du son depuis File Under  : Easy Listening. Ensuite il a été mon bassiste. On a tout repris à partir du «  master  » initial. Une grande partie du remastering s’est faite en Europe. Chaque jour, mon manager m’envoyait un fichier et je le lui retournais en lui disant ce qui devait être changé. J’ai donc plutôt gardé la main. Je crois que ces rééditions sonnent beaucoup mieux et sont bien plus proches de ce que j’entendais en studio. Je crois aussi qu’en 20 ans, on a fait pas mal de progrès quant à notre approche d’une source analogue sur un support numérique.

Est-il vrai que votre intérêt pour la musique électronique s’est développé une fois que vous avez emménagé à New York  ou est-ce purement une coïncidence?

C’était début 99 et j’y étais déjà depuis deux ou trois ans et j’avais commencé à écouter un peu de hip-hop en 98. En vérité, j’avais pris la décision de quitter le groupe, de cesser de jouer du «  guitar rock  » et d’assumer mon identité gay. Cela comprenait en grande partie le fait d’aller dans des clubs ou des endroits où la musique était tout SAUF du rock. C’était de la house, de la dance, de la club music. Ça a été de pair avec cette nouvelle identité et lui a donné une bande-son tout à fait différente.

Avec une instrumentation électronique et des technologies plus contemporaines on peut se demander si Modulate n’était pas une façon de montrer votre motivation à enisager une nouvelles façon de faire de la musique…

C’est drôle, j’ai réécouté récemment Modulate pour la première fois depuis plusieurs années. C’était pour un ami qui ne l’avait jamais entendu. Il est resté sans voix et trouvait que c’était super et qu’il n’aurait jamais pensé que j’étais capable de faire des choses comme ça. Ce qui m’a contrarié c’était que le gens ne savaient plus très bien quoi en dire. Vous savez, j’avais une approche très naïve de la musique électronique ; je ne savais pas comment laisser de la place ou pas à toutes ces idées. Je continue à penser que les titres étaient assez cool et que c’est un bon petit disque.

Body of Songs était-il un moyen de donner à vos fans rock ce qu’ils voulaient alors que vous exploriez de toutes autres niches musicales ?

Oui, c’était un bon hybride. Je ré-enfilais ma peau de guitariste et je crois que, tout en utilisant encore des claviers et des synthés, c’était pour mes fans de la première heure un retour vers des choses plus familières pour eux. Vous savez, si vous le comparez à Copper Blue, vous verrez qu’il y a beaucoup plus d’électronica que dans Body of Songs. Je crois que notre perception est biaisée par la manière dont on nous présente les choses. Vers 2004, vous aviez Notwist ou Postal Service ; tout le monde était à fond dans l’électro. Et les gens avaient l’habitude d’entendre des ces tonalités dans le rock indie. Rétrospectivement c’est assez drôle…

Vous avez participé à un album hommage dédié à Richard Thompson  et vous en avez fait plusieurs reprises de ses morceaux. Comment qualifieriez-vous l’influence qu’il a eu sur vous ?

Quand on m’a fait part de certaines similarités, j’étais plutôt gêné. En 88, à l’époque où je tentais de me ré-inventer et que j’écrivais ce qui allait devenir Workbook, je parlais de me diriger vers le folk celtique en y ajoutant des trucs un peu bizarroïdes de type bourdonnements ou accords décalés. C’était des éléments que j’entendais dans ma tête et sur lesquels je souhaitais mettre l’accent. Quand on m’a parlé de Thompson, j’ai un peu écouté et je me suis dit : « Pourquoi ne pas faire une reprise ? » C’était pour moi, une façon de déclarer que j’étais conscient de cette similitude, toute accidentelle qu’elle ait pu être. J’ai, ensuite, commencé à creuser dans son catalogue et j’ai été totalement éberlué. Pour moi, c’est vraiment le plus grand guitariste existant. Comment dire ? Si vous ne l’avez jamais vu jouer, allez-y et amenez avec vous le meilleur guitariste que vous connaissez. Je suis sûr qu’après 2 ou 3 morceaux il vous dire$a : « Qu’est-ce qui se passe ? Faut que je sorte, ce type-là me donne la honte tant il est génial ! » C’est, de surcroît, un lyriciste hors pair. Je l’ai rencontré deux ou trois fois et il n’y a pas plus gentleman que lui. Il compte comme une force essentielle dans la musique aujourd’hui…

14 décembre 2012 Posted by | Conversations | , , , | Laisser un commentaire

Woods: « Bend Beyond »

On dit que l’environnement dans lequel nous vivons influence la musique que nous écoutons et faisons ; c’est souvent le cas. On serait pourtant fort étonné que Woods (ou plutôt son leader Jeremy Earl) vient de Brooklyn. Même s’il a, depuis peu, déménagé au Nord de l’état de New York, sous un décor plus rupestre donc, ses disques continuent à sonner comme s’ils émanaient de des climats ensoleillés de la Côte Ouest.

Bend Beyond est le premier album enregistré dans ce nouveau cadre mais, comme Earl et son groupe ont choisi de ne pas entrer dans un schéma de retraite, il distille toujours ces tonalités ouvertes , revigorantes et presque jubilatoires.

Les influences restent les mêmes, une instrumentation qu’on pourrait qualifier de roots et qui demeure volontaire avec ces guitares acides rappelant les Buffalo Springfield, ces arpèges et claviers qui semblent aérer une atmosphère faite de grandes routes et d’espaces infinis.

La voix haut perchée de Earl, servie par de merveilleuses harmonies vocales, permet en outre de véhiculer ces mêmes sensations. Plutôt que opter pour une féminisation, il s’emploie avec succès à sonner de façon fraîche et délicate, un peu comme Neil Young mais sans cette infusion de mélancolie qui perce régulièrement chez « The Loner ».

Des morceaux comme « Is It Honest ? » ou « Impossible Sky » débordent d’optimisme et d’une assurance que même un « downer » comme « Something Surreal » ne peut égratigner. Le groupe sait impeccablement se montrer virulent sur un « Size Meets The Sound », « rocker » dont les relents semblent échappés d’une compilation garage comme Nuggets ou faire preuve d’une vivacité confondante avec le trop court instrumental « Cascade » dont le titre parle de lui-même.

La production est exemplaire ; elle laisse place à espace et instrumentation mais permet aussi de donner libre cours à un esprit « jam session » comme sur « Bend Beyond ». Ce morceau-titre résume presque à lui tout seul ce qui pourrait être l’âm emusicale de ce disque, Neil Young toujours et encore mais, cette fois, celui de Everybody Knows This Is Nowhere.

Que Woods parvienne à faire resurgir de tels icônes sans paraître daté est plusd que remarquable ; les compositions sont fortes, très fortes même, l’interprétation (en particulier la batterie) oscille parfaitement entre aménité et efficacité, Bend Beyond est sans nul doute l’album de la concrétisation pour Woods. On pourrait presque dire celui de la réalisation et d’une perfection qui n’est pas loin d’égaler celle des légendes dont il s’inspire.

14 décembre 2012 Posted by | Chroniques du Coeur | , , , , | Un commentaire