A Fine Frenzy: « Pines »

D’une artiste, Alison Sudol, qui emprunte son patronyme à une phrase de Shakespeare, on est, sans surprises, transporté dans une musique sophistiquée et littéraire. Pines, son troisième album, ne va as déroger à cette règle puisqu’il s’agit d’une fable d’un conifère à qui l’on donne la chance de choisir le type et le lieu de vie où il va s’épanouir.

On n’est pourtant pas dans le schéma du concept album, peut-être celui du « road album » sans sa couleur musicale country, mais plutôt dans le domaine de la topographie tant le disque nous immisce à l’intérieur d’un paysage sonore inspiré des forêts de séquoias de la Californie du Nord.

D’une façon générale, les compositions sont étayées par ce type de mélodies translucides accompagnées d’un piano léger et sans à coups et ces arrangements à cordes dramatiques qui visent à insuffler un contact presque charnel avec l’auditeur sans pour autant lui fournir un accès facile. Le monde dans lequel Sudol nous invite est peuplé de symboles et de refrains éthérés ; il nécessaire de l’auditeur qu’il soit préparé émotionnellement à y pénétrer.

Dès l’ouverture en effet, tout est affaire de nuances et d’ellipses. Le souffle de « Pinesongs » fait référence à ce qui peut-être du domaine du désir et du manque mais est tempéré par ce constat qu’il est plus rassurant de se languir (« to pine » en anglais) de quelque chose ou quelqu’un plutôt que de l’affronter directement. Ce thème va servir de ligne directrice à l’album et la tonalité musicale qu’il introduit fascine tant, sur ce qui pourrait être sujet à mélocolie, elle parvient à insuffler une atmosphère tout sauf déprimante. Il faut souligner la diction presque résignée de Sudol, ne succombant pas à ce qui est une perte mais s’en emparant pour l’accepter.

On parlait de symbolisme, et, là encore, il est malheureux que les messages de la chanteuses soient inaccessibles aux non-anglophones. En même temps, les arrangements permettent de visualiser ce qui peut faire partie de l’univers de Sudol. « Winds of Wander » par exemple débute sur des pépiements d’oiseaux, une guitare acoustique prend le relais pour introduire un climat champêtre qui s’envole brusquement vers des éléments tirés de la musique classique et une basse effrénée créant une atmosphère décalée voisine de celle de contes de fées.

« Avalanches » et « Riversong » sont, tous deux, des morceaux dans lesquels la dramaturgie est omniprésente, intense sur le premier avec des percussions à chavirer le cœur, d’une fluidité absolue comme ce courant mélodieux à l’accroche instantanée qui traverse le deuxième titre.

Ces méandres où l’émotion sonne plus marquée permettent un contrepoint dans la construction d’un album où, à certains égards, la vocaliste semble s’infléchir vers la langueur. « Dream in the Dark », lente litanie, véhicule spleen et amollissement et « The Sighting » en devient presque une claustrophobie tant l’espace est comme un synomyme d’emprisonnement servi qu’il est par ces arpèges de piano se déroulant inéluctablement sur une voix passée au filtre d’effets électroniques.

Il faudra un « Sailing Song », pétulant autant que la chanteuse peut l’être pour nous sortir de la torpeur. Energie, rythmique « uptempo », scansion excentrique, guitare presque grungy ; ce titre est le parfait attelage pour évoquer « fun » et décontraction, climat de lâcher prise propre à la sérénité.

On le voit donc,tout au long de ses treize titres Pines s’emploie à mettre en place phases de légers vagues à l’âme, dont la pudeur est subtilement soulignée par les accompagnements ‘ »Sad Sea Song », l’épique « They Can’t If You Don’t Let Them »), et embellies clairsemées (« It’s Alive » ; « Now Is The Start »).

Dire de cet album qu’il s’éloigne des canons actuels est un euphémisme. Littéraire et, par conséquent articulé, il semble avoir été enregistré au milieu d’une nature peuplée d’arbres, de rivières et d’animaux. Animiste dans son imagerie, il est pourtant diablement artistique et sophistiqué sans que l’émotion et même le côté poignant qui jalonne Pines en filigrane en soient absents. Nous sommes bien loin des recyclages d’une certaine musique d’aujourd’hui et, si Sudol parvient à éviter une monotonie inhérente à ce projet et à accentuer cette inconstance dont on aperçoit parfois les effluves, il est certain que la sensibilité, même folle, remplacera allègrement l’esprit dont elle sait faire preuve.

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