Ray Davies et Other People’s Lives : L’Objet de la Rémanence

Other People’s Lives est présenté comme le premier LP solo de Ray Davies, si difficilement dissociable pourtant des légendaires Kinks. L’album débute ainsi sur cette phrase : « things are gonna change », aux antipodes de ce qui a été longtemps l’emblématique vision de monde de son leader, à savoir ue nostalgie du temps perdu (Village Green, Arthur ou Preservation Act). En bref on pourrait se dire qu’avec une telle introduction le chanteur ne se demande plus « Where have all the Good times gone? » et qu’il ne semble pas non plus regretter ce qui a représenté une deuxième facette du combo, cette « Britishness » telle qu’elle pouvait s’exemplifier de façon flagrante sur Muswell Hill et , à un degré moindre, Soap Opera. À cet égard, il y a longtemps qu’il s’en était éloigné géographiquement dans la mesure où, durant les années 90 les Kinks s’étaient « exilés » aux USA de manière peut-être pas concluante artistiquement puisque son hard rock destiné à une audience américaine rendait presque opportune cette remarque d’Oscar Wilde : « La découverte de l’Amérique fut le début de la mort de l’Art. »

Un album solo, par essence, se doit d’entériner une démarche nouvelle, une page tournée, même si le passé n’a pas besoin d’être présent ou formulé pour exister comme Davies semble le dire dans « Next Door Neighbour » : « You’re right back where you started ». Ce « voisin d’à côté » développe d’ailleur de façon symptomatique une autre composante de la thématique de l’album ; l’importance donnée à la géographie des lieux.

Par rapport à ces remarques on peut dresser un parallèle avec les Kinks même si Other People’s Lives n’est pas un album conceptuel en soi. Le vocaliste le désigne d’ailleurs comme un disque sous influence, celle qu’il dit avoir ressentie en se rendant puis en habitant à La Nouvelle Orléans. L’analogie se poursuit d’ailleurs pour lui dans le fait qu’il la compare avec le sentiment d’appartenance qu’il avait avec le quartier où il avait grandi à Londres, Muswell Hill. De ce point de vue il s’agit donc d’un album « habité » même si, à l’inverse de Muswell Hill, la coloration musicale n’a rien à voir à ce qu’on aurait pu attendre d’un album hanté par la Louisiane. Cet élément n’est d’ailleurs présent que sur la pochette où le visage du chanteur se mélange à une bâtisse évocatrice de la région et mentionné une seule fois, sur « The Tourist », et encore au milieu d’autres endroits de la planète. Other People’s Lives est bien, formellement, un album solo mais, comme son titre l’indique, il n’est pas un album « personnel », du moins en apparence.

Narrativement on retrouve ainsi ce qui constitue sa force en tant que « songwriter », une peinture de personnages, porte-paroles de la vie quotidienne. Ray Davies est comparé à Dickens, ça n’est pas inexact, même si le format de la « pop » song », de par sa brièveté, ne met en exergue que des caractères archétypaux. Cette constante « daviesienne » n’est pas pourtant répétitive et rebattue, d’une part parce que le regard posé en arrière est celui d’un homme arrivé à une période de vie dans lequel le temps évoqué se teinte de couleurs pastels? Ce sont celles d’un passé vécu et non idéalisé (à un moment Davies parle de se « débarasser du fantasme ») et, par conséquent, l’ironie se fait beaucoup moins acerbe sur les titres « réalistes » : « The Tourist » n’est pas « Dandy », « Is There Life After Breakfast ? » n’est pas « edicated Follower of Fashion », « Next Door Neignbour » n’est plus « A Well Respected Man » et seul « Stand Up Comic » rappelle, soniquement, le ton satirique et vaudevillesque des années 60-70.

Comparativement à Muswell Hill, qui constitue donc pour Davies le point de référence thématique, Other People’s Lives en est à la fois le pendant et l’envers. Il s’en rapproche par le fait qu’il semble être un retour sur soi, même si, constante chez Davies, le chanteur se pose plus comme narrateur observateur que comme personnage réellement impliqué. Chaque caractère décrit, est en effet plus acteur/actant et le vocaliste est presque réduit à un rôle de protagoniste.

En découlent alors, tout comme sur Muswell Hill, des compositions et un phrasé tout en retenue, où perce plus l’empathie que le sarcasme, l’identification que la distanciation ironique.

Néanmoins, alors que Muswell Hill était de manière flagrante et presque outrée imprégné de ses composantes britanniques, celles-ci ont presque totalement disparu de Other People’s Lives. Que ce soit sur « Neignbour »ou « Breakfast » les références à la « Britishness » sont quasiment anecdotiques, et servent plus de catalyseurs (comme les personnages décrits par Davies agissant comme révélateurs du chanteur-compositeur) que d’éléments fondateurs. Il n’y a, sur cet album solo, aucun titre qui puisse se comparer à « Waterloo Sunset ». Si, parfois, Ray retrouve des tonalités « cockney » à la Ian Dury c’est, paradoxalement, sur le cosmopolite « Tourist » voilà pourquoi l’on peut voir, dans ce retour aux sources, autre chose que l’exploration géographique d’un espace.

Foin de « British attitude » donc ; en ce sens Other People’s Lives s’éloigne de l’icônique Muswell Hill. Comment faut-il alors caractériser le « changement » auquel fait référence le leader des (ex ?)-Kinks ?

Chez Davies comme chez chacun d’entre nous, la relation au Temps reste et demeure une énigme. Nous en sommes à la fois les acteurs mais nous en sommes dépossédés car comme le dit Merleau-Ponty « je ne suis pas l’auteur du temps……(et) ce n’est pas moi qui prends l’initiative de la temporalisation. »

Il y a donc une passivité fondamentale face à un processus et un balancement constant entre le constat d’une situation et le refus de ce constat. Davies s’interroge ainsi sur « Is There Life After Breakfast? » pour répondre de façon presque compulisve : « Yes, there is! » comme pour souligner l’ambivalence qui peut caractériser notre rapport face à l’écoulement du temps.

Nous ne sommes donc plus, comme on l’a vu plus haut, dans un regard en arrière, vers le souvenir nostalgique d’une époque disparue. Le ton de l’album, musicalement, est d’ailleurs évocateur d’une progression qui lui donne presque une coloration de « road album ». « The Getaway (Lonesome Train) » accentue ainsi cette impression comme un point d’orgue où se mêlent itinéraires existentiel et géographique.

Ce cheminement emprunte donc des voies qui semblent atténuées, apaisées voire sereines ; il n’en demeure pas moins que, si Davies a abandonné le sarcasme, Other People’s Lives n’est pas dépourvu d’une fonction douce-amère. Quand il s’exclame « things are gonna change » il précise « this is the morning after » ; se débarasser du passé comme pour vouloir maîriser le temps. La chanson se caractérise par une tonalité inévitable comme si le fil du temps se déroulait de lui-même et que celui qui s’en voulait l’acteur (le chanteur épouse le même phrasé inéluctable) n’en était aussi que le spectateur. À cet égard l’album, tout tempéré qu’il soit soniquement n’a aucune des tonalités surannées de Village Green. En outre, le seul titre qui mentionne de façon explicite le temps, « Running Away From Time » dresse d’ailleurs le constat qu’on ne peut lui échapper alors que comme le dit Davies il s’agit « d’un homme qui se fuit lui-même. »

Que penser alors quand le narrateur s’y exclame « It’s never too late » ? si ce n’est que fuir le temps c’est se fuir soi-même. Other People’s Lives est donc un album où, sous couvert de parler des autres, Ray Davies livre et confesse un peu plus de lui-même. À force d’élaborer sur le temps, peut-être celui-ci, âge aidant, a tout comme chez Proust, fini par le rattraper. Et, puisque sur « Stand Up Comic », le chanteur mentionne, aux côtés de Shakespeare, Oscar Wilde, pourquoi ne pas nous rappeler un aphorisme de ce dernier, aphorisme que Davies semble avoir subliminalement médité : « Nul homme n’est assez riche pour pouvoir racheter son passé. » Cette « vie des autres » témoigne ainsi que celui que Dylan considère comme un de ses pairs est encore sacrément en vie…

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :