No BS: Just Rock & Roll!

Tant qu'il y aura du Rock!

The Piper at the Gates of Dawn : L’Étoile Filante de Syd Barrett

Jamais on ne s’est mépris sur le titre de cet album, emprunté au chapitre d’un ouvrage pour enfants, Le Vent dans les Saules de Kenneth Grahame, livre qui était une des lectures favorites de Syd Barret. Jamais, en effet, malgré la tonalité parfois primesautière du chanteur, malgré la coloration aux apparences parfois puériles de certains titres (« Bike » ou « Flaming »), il na été question sur ce seul album du Floyd avec Syd Barret d’une oeuvre dont le psychédélisme en tant qu’ouverture de la conscience aurait été, ici, une exploration de ce que l’enfantin peut avoir comme détenteur d’une verve innocente ou naïve. De ce qu’il y a de pré-mature sur ce disque devra se chercher plutôt dans ce recours à l’instinctif (la longue jam instrumentale que constitue l’ouverture de la face deux, « Interstellar Overdrive », les étoiles là-haut déjà!) et à ce que les prises d’acides (il en prenait, selon les témoignage comme nous on enfile des cacahuètes) peuvent sembler offrir; cette exaltation que procure ce qui semble ouverture, un peu comme un enfant qui découvrirait le monde, un teenager qui verrait s’offrir à lui les belles avenues de l’existence. Voilà la seule comparaison qu’on pourrait avancer et qui rendrait hommage à ce que cet elfe déjà ailleurs pouvait exprimer dans ses compositions fantasques. Non, jamais on ne s’est mépris tant les premiers « singles » du groupe (« Arnold Layne » et « See Emily Play ») exprimaient, bruitistes azimutés qu’ils étaient, autre chose que des fantaisies tirées de conte de fées. Si fétrangeté il y a dans ce LP, c’est plutôt du côté de celle, surréalisante de Lewis Carroll qu’il faut regarder. Là alors réside l’inquiétude; un « Matilda Mother » moyen-âgeux mais de ce Moyen-Âge qui renvoie à un passé mythique fait de brumes et de caractères indomptés et malsains, un « Scarecrow » dont on se dit qu’il plane déjà au-dessus d’un gibet, un « Gnome » qui n’a pas fini de nous hérisser ou un « Pow R. Toc H. » s’emparant de ce que la musique concrète apportait à l’époque, un peu comme « Astronomy Dominé », porte ouverte vers des cieux limpides aux couleurs vertes et citronnées, mais surtout splendide introduction n’hésitant pas à emprunter à la musique sérielle. Il est déjà, en effet, question de cosmos, et là aussi Syd Barret a été novateur, en tant que personnage inspiré, en tant que pygmalion de ce qu’allait devenir le Floyd sous Roger Waters et « Take Up Thy Stethoscope and Walk » de ce dernier en est presque un symbole maïeutique. Non jamais on ne s’est mépris tant cette album résume tout ce qui pouvait se dire alors en terme de psychédélisme; il prend acte à la fois des plaisirs que l’on peut éprouver à être conscient que son esprit est en train de se répandre , il est aussi vertige de réaliser qu’il peut également déborder,inonder et nous faire verser inéluctablement vers cette menace mentale que constitue la folie. « Quand tu regardes l’abîme, l’abîme regarde aussi en toi » écrivait Nietzsche, celui de Barrett avait simplement les yeux tournés vers les étoiles.

13 octobre 2012 Posted by | Oldies... | Laisser un commentaire

Ray Davies et Other People’s Lives : L’Objet de la Rémanence

Other People’s Lives est présenté comme le premier LP solo de Ray Davies, si difficilement dissociable pourtant des légendaires Kinks. L’album débute ainsi sur cette phrase : « things are gonna change », aux antipodes de ce qui a été longtemps l’emblématique vision de monde de son leader, à savoir ue nostalgie du temps perdu (Village Green, Arthur ou Preservation Act). En bref on pourrait se dire qu’avec une telle introduction le chanteur ne se demande plus « Where have all the Good times gone? » et qu’il ne semble pas non plus regretter ce qui a représenté une deuxième facette du combo, cette « Britishness » telle qu’elle pouvait s’exemplifier de façon flagrante sur Muswell Hill et , à un degré moindre, Soap Opera. À cet égard, il y a longtemps qu’il s’en était éloigné géographiquement dans la mesure où, durant les années 90 les Kinks s’étaient « exilés » aux USA de manière peut-être pas concluante artistiquement puisque son hard rock destiné à une audience américaine rendait presque opportune cette remarque d’Oscar Wilde : « La découverte de l’Amérique fut le début de la mort de l’Art. »

Un album solo, par essence, se doit d’entériner une démarche nouvelle, une page tournée, même si le passé n’a pas besoin d’être présent ou formulé pour exister comme Davies semble le dire dans « Next Door Neighbour » : « You’re right back where you started ». Ce « voisin d’à côté » développe d’ailleur de façon symptomatique une autre composante de la thématique de l’album ; l’importance donnée à la géographie des lieux.

Par rapport à ces remarques on peut dresser un parallèle avec les Kinks même si Other People’s Lives n’est pas un album conceptuel en soi. Le vocaliste le désigne d’ailleurs comme un disque sous influence, celle qu’il dit avoir ressentie en se rendant puis en habitant à La Nouvelle Orléans. L’analogie se poursuit d’ailleurs pour lui dans le fait qu’il la compare avec le sentiment d’appartenance qu’il avait avec le quartier où il avait grandi à Londres, Muswell Hill. De ce point de vue il s’agit donc d’un album « habité » même si, à l’inverse de Muswell Hill, la coloration musicale n’a rien à voir à ce qu’on aurait pu attendre d’un album hanté par la Louisiane. Cet élément n’est d’ailleurs présent que sur la pochette où le visage du chanteur se mélange à une bâtisse évocatrice de la région et mentionné une seule fois, sur « The Tourist », et encore au milieu d’autres endroits de la planète. Other People’s Lives est bien, formellement, un album solo mais, comme son titre l’indique, il n’est pas un album « personnel », du moins en apparence.

Narrativement on retrouve ainsi ce qui constitue sa force en tant que « songwriter », une peinture de personnages, porte-paroles de la vie quotidienne. Ray Davies est comparé à Dickens, ça n’est pas inexact, même si le format de la « pop » song », de par sa brièveté, ne met en exergue que des caractères archétypaux. Cette constante « daviesienne » n’est pas pourtant répétitive et rebattue, d’une part parce que le regard posé en arrière est celui d’un homme arrivé à une période de vie dans lequel le temps évoqué se teinte de couleurs pastels? Ce sont celles d’un passé vécu et non idéalisé (à un moment Davies parle de se « débarasser du fantasme ») et, par conséquent, l’ironie se fait beaucoup moins acerbe sur les titres « réalistes » : « The Tourist » n’est pas « Dandy », « Is There Life After Breakfast ? » n’est pas « edicated Follower of Fashion », « Next Door Neignbour » n’est plus « A Well Respected Man » et seul « Stand Up Comic » rappelle, soniquement, le ton satirique et vaudevillesque des années 60-70.

Comparativement à Muswell Hill, qui constitue donc pour Davies le point de référence thématique, Other People’s Lives en est à la fois le pendant et l’envers. Il s’en rapproche par le fait qu’il semble être un retour sur soi, même si, constante chez Davies, le chanteur se pose plus comme narrateur observateur que comme personnage réellement impliqué. Chaque caractère décrit, est en effet plus acteur/actant et le vocaliste est presque réduit à un rôle de protagoniste.

En découlent alors, tout comme sur Muswell Hill, des compositions et un phrasé tout en retenue, où perce plus l’empathie que le sarcasme, l’identification que la distanciation ironique.

Néanmoins, alors que Muswell Hill était de manière flagrante et presque outrée imprégné de ses composantes britanniques, celles-ci ont presque totalement disparu de Other People’s Lives. Que ce soit sur « Neignbour »ou « Breakfast » les références à la « Britishness » sont quasiment anecdotiques, et servent plus de catalyseurs (comme les personnages décrits par Davies agissant comme révélateurs du chanteur-compositeur) que d’éléments fondateurs. Il n’y a, sur cet album solo, aucun titre qui puisse se comparer à « Waterloo Sunset ». Si, parfois, Ray retrouve des tonalités « cockney » à la Ian Dury c’est, paradoxalement, sur le cosmopolite « Tourist » voilà pourquoi l’on peut voir, dans ce retour aux sources, autre chose que l’exploration géographique d’un espace.

Foin de « British attitude » donc ; en ce sens Other People’s Lives s’éloigne de l’icônique Muswell Hill. Comment faut-il alors caractériser le « changement » auquel fait référence le leader des (ex ?)-Kinks ?

Chez Davies comme chez chacun d’entre nous, la relation au Temps reste et demeure une énigme. Nous en sommes à la fois les acteurs mais nous en sommes dépossédés car comme le dit Merleau-Ponty « je ne suis pas l’auteur du temps……(et) ce n’est pas moi qui prends l’initiative de la temporalisation. »

Il y a donc une passivité fondamentale face à un processus et un balancement constant entre le constat d’une situation et le refus de ce constat. Davies s’interroge ainsi sur « Is There Life After Breakfast? » pour répondre de façon presque compulisve : « Yes, there is! » comme pour souligner l’ambivalence qui peut caractériser notre rapport face à l’écoulement du temps.

Nous ne sommes donc plus, comme on l’a vu plus haut, dans un regard en arrière, vers le souvenir nostalgique d’une époque disparue. Le ton de l’album, musicalement, est d’ailleurs évocateur d’une progression qui lui donne presque une coloration de « road album ». « The Getaway (Lonesome Train) » accentue ainsi cette impression comme un point d’orgue où se mêlent itinéraires existentiel et géographique.

Ce cheminement emprunte donc des voies qui semblent atténuées, apaisées voire sereines ; il n’en demeure pas moins que, si Davies a abandonné le sarcasme, Other People’s Lives n’est pas dépourvu d’une fonction douce-amère. Quand il s’exclame « things are gonna change » il précise « this is the morning after » ; se débarasser du passé comme pour vouloir maîriser le temps. La chanson se caractérise par une tonalité inévitable comme si le fil du temps se déroulait de lui-même et que celui qui s’en voulait l’acteur (le chanteur épouse le même phrasé inéluctable) n’en était aussi que le spectateur. À cet égard l’album, tout tempéré qu’il soit soniquement n’a aucune des tonalités surannées de Village Green. En outre, le seul titre qui mentionne de façon explicite le temps, « Running Away From Time » dresse d’ailleurs le constat qu’on ne peut lui échapper alors que comme le dit Davies il s’agit « d’un homme qui se fuit lui-même. »

Que penser alors quand le narrateur s’y exclame « It’s never too late » ? si ce n’est que fuir le temps c’est se fuir soi-même. Other People’s Lives est donc un album où, sous couvert de parler des autres, Ray Davies livre et confesse un peu plus de lui-même. À force d’élaborer sur le temps, peut-être celui-ci, âge aidant, a tout comme chez Proust, fini par le rattraper. Et, puisque sur « Stand Up Comic », le chanteur mentionne, aux côtés de Shakespeare, Oscar Wilde, pourquoi ne pas nous rappeler un aphorisme de ce dernier, aphorisme que Davies semble avoir subliminalement médité : « Nul homme n’est assez riche pour pouvoir racheter son passé. » Cette « vie des autres » témoigne ainsi que celui que Dylan considère comme un de ses pairs est encore sacrément en vie…

 

13 octobre 2012 Posted by | Chroniques du Coeur | Laisser un commentaire

Psychédélices & Psychédélires

Si on devait donner un Âge d’Or à  la Pop/Rock, les querelles d’écoles ne manqueraient pas ? Pour d’aucuns ce serait la pop anglaise issue des Beatles, pour d’autres le rock de la fin des 60’s et du début des 70’s et pour certains le mouvement Punk. Viendront ensuite la musique des années 80 , la new/cold wave ; le grunge, l’emo-rock ; bref toute une phraséologie reprenant, au fond, la chronologie de ces déjà 50 dernières années.

Chacun aura ses préférences – il sera peut-être ici question de les inclure dans des dossiers – le choix sur la musique anglaise issue des Beatles est donc purement arbitraire et subjectif. Il n’en est pas pour autant négligeable pour qui aimerait en savoir un peu plus sur l’exégèse qui a donné forme à tant de courants.

Enjoy your Trip !

CONTEXTES

Le terme psychédélique (inventé en 1957 par le psychiatre Humphry Osmond) est dérivé de deux mots grecs, « psyche » (âme) et « deloun » (se manifester). Il est donc très vite associé à ces expériences de perception autres que l’esprit pourrait éprouver par le biais de l’inconscient qui se libèrerait ; en particulier grâce à des procédés hallucinatoires, des transes ou des états hypnotiques. Ces moyens peuvent être la méditation, la stimulation sensorielle et, très rapidement, ils ont trouvé de nombreux avocats militant pour l’utilisation des substances psychédéliques: Osmond, Aldous Hyuley auteur des Porte de la Perception et, dans les années 60, le psychiatre américain Timothy Leary, icône de la contre-culture, avec son livre La Politique de l’Extase , auteur du fameux slogan: « Turn on, tune in, drop out. » et prosélyte de l’utilisation du L.S.D.

On pourrait arguer que, de tous temps, l’art et la recherche spirituelle ont été associés à la drogue (les chamans et leurs champignons hallucinogènes, maints écrivains – Baudelaire, Théophile Gauthier, Thomas De Qincey, Antonin Artaud,- etc. vantant les mérites des drogues) mais ce qui va différencier la génération des années 50 et 60 est, tout simplement, un phénomène économique.

Au sortir de la 2ième Guerre Mondiale, et parallèlement à l’invention du microsillon, le monde occidental (et d’abord les États-Unis) vont entrer dans une nouvelle ère, celle de la Société de Consommation et de la massification des loisirs culturels. On va découvrir que la jeunesse représente une force sociale et surtout une cible commerciale idéale puisque munie d’argent de poche. Disques aidant, ce qui était jusqu’alors circonscrit à certains cercle, va s’étendre cette myriade de nouveaux jeunes consommateurs. Les phénomènes « transgressifs », comme le jazz ou la « beat generation » avaient pu l’être, vont alors pouvoir bénéficier d’une audience planétaire grâce au disque vinyl, l’apparition des radios et à la télévision et ce qui était « culture parallèle » va se transformer en « culture populaire ».

On peut passer rapidement sur l’impact du rock and roll et d’Elvis pour apprécier, dans les 60’s en quoi les Beatles et la « beatlemania » qui saisira les quatre coins du globe ont bénéficié d’une influence de plus en plus exponentielle que leur indéniable génie ne saurait, à lui seul, expliquer.

Le musicien « pop rock » va devenir une sorte de porte-parole pour sa génération. Ce qui était réservé essentiellement à l’artiste, au créateur, va devenir modèle et exemple à suivre: (« Do It titrait Jerry Rubin, un agitateur « yippie ») et l’utilisation des drogues va, ainsi, s’avérer justifiée voire encouragée.

Le rock, en particulier le « psychedelic », va, par conséquent, perpétuellement osciller entre le fait d’être, au départ, un phénomène « underground » et de se voir très vite rattrapé par un courant de mode. Toute musique psychédélique ne sera donc pas une incantation aux expériences hallucinatoires malgré l’utilisation de procédés empruntés au genre, « Last Night In Soho » de groupe pop Dave Dee, Dozy, Beaky, Mick & Tich par exemple n’y fait qu’une timide allusion, et toute musique incitant à la contemplation regorgera parfois de schémas ayant plus à voir avec la « chamber pop » qu’à des remontées (ou des descentes) d’acide (« My World Fell Down » de Sagittarius).

MANIFESTATIONS

Tout autant qu’être une musique, la mouvance psychédélique se voulait être aussi la transposition de ce que l’on nommera la contre-culture; hippie d’une part avec la contestation d’un certain mode de vie, artistique d’autre part dans sa volonté d’englober tout les éléments qui peuvent se rapporter à la création.

Les textes auront, bien évidemment, une tonalité particulière, soit sociétale ou politique, soit onirique, mais c’est avant tout dans le domaine de la représentation graphique que, pour la première fois dans l’histoire de la culture populaire, le psychédélisme va se singulariser de façon distinctive et va faire école.

Si on schématise rapidement en disant que l’objectif est de privilégier l’exploration intérieure, on est frappé par la façon dont le mouvement s’est emparé de deux phénomènes : l’Art Nouveau pour son côté tarabiscoté en particulier dans sa calligraphie, et le choix de couleurs brillantes, à la limite du fluo (mauve, turquoise, rose, jaune…) pour illustrer sa démarche.

Il n’est que de regarder certaines pochettes de disques ou, de façon plus approfondies, les affiches annonçant les concerts, pour comprendre que tout va concourir à accompagner cette idéologie. Le fait de ne pouvoir bien discerner les lettres toutes en ondoiement implique de faire preuve d’effort (donc de réflexion interne) pour en discerner le sens, l’ajout de couleurs « flashy », à la frontière de l’indiscernable, entérine également la volonté hallucinatoire de ses créateurs. Fond et forme se conjuguent pour créer un nouvel esthétisme et ce phénomène se retrouvera plus tard chez les punks, la New Wave etc. chaque mouvement adoptant une esthétique qui lui est propre.

C’est, bien évidemment, au niveau des colorations musicales que le rock psychédélique va faire école. Si, d’emblée, on pense aux extrapolations musicales à la guitare liées à l’électricité (effets de réverbération, larsen, fuzz, pédale wah wah, feedback ou distorsion) il serait un peu réducteur de se cantonner à ce seul registre qui n’est, au fond, qu’une agrégation de tonalités exacerbées sur des compositions, somme toute, classiques dans leur essence axée sur le rhythm ‘n’ blues. Ainsi, s’inscrira un groupe comme The Misunderstood dans une verve assez pop, ainsi on trouvera dans le rock West Coast U.S. cette tradition de reprendre des standards du genre et de les agrémenter de façon incendiaire comme les reprises respectives de « Who Do You Love » de Bo Diddley par Quicksilver Messenger Service ou des Doors peuvent en témoigner. Le fait que, la plupart du temps, ce recours aux effets sonores soit l’apanage quasiment systématique des groupes américains permettra, on le verra, d’établir une distinction entre ce que les Américains et les Britanniques définissent par rock psychédélique.

Sur une problématique moins technique et, peut-être, plus en phase avec l’idéologie œcuménique du mouvement, grande importance sera donnée à ce qui est susceptible de susciter la méditation et la contemplation, à savoir les influences orientalistes (principalement d’Asie méridionale avec l’Inde) dont les schémas particuliers (« drones », cithares, tablas, mantras répétitifs) se révèlent propre à créer un climat hypnotique générateur de transes.

Citons, enfin, un aspect hérité des littératures (Lewis Carroll, les Surréalistes) ou des volontés de se situer hors du temps avec des emprunts à la musique médiévale que nous retrouverons dans le psychédélisme anglais guère dépourvu de sensibilités rupestres.

MADE IN BRITAIN

Qu’en est-il, tout d’abord, de la différenciation avec la musique psychédélique américaine? À la différence de l' »Acid Rock » tel qu’on le dénommait souvent aux States, et tout en partageant les mêmes objectifs, les Anglais semblaient, à cette période, moins axés sur les longues improvisations générées par le côté rituel que pouvaient représenter les concerts. Même si ceux-ci étaient fondamentaux, en particulier à Londres dans ses salles devenues mythiques car disparues comme le UFO ou la Roundhouse, le psychédélisme britannique était plus ancré dans la tradition de la « pop song », de la facétie surréaliste et ludique ou, musicalement, d’une expérimentation qui l’éloignait des racines purement rhythm and blues.

Un artiste va, à lui tout seul, représenter ces discordances et nuances, Jimi Hendrix. Natif de Seattle, il sera découvert puis rapatrié en Angleterre par Chas Chandler des Animals. Deux albums, Are You Experienced (sans point d’interrogation comme si la chose allait de soi) puis Axis: Bold As Love, révolutionneront l’idée que l’on pouvait se faire de l’usage de la guitare. Aucun effet sonore ne lui était interdit, aucune percée créative ne lui était fermée, mais le tout restait imprégné de ses racines blues. Electric Ladyland qui suivra pointera le nez vers ce qu’aurait pu être sa carrière interrompue par la mort. Il préfigurera néanmoins la direction que prendra la musique populaire dans les années suivantes. Clapton était surnommé « God » par ses admirateurs, aucun qualificatif n’a encore été trouvé pour rendre justice à Hendrix.

Ce qui caractérisait donc l’Angleterre était une « contestation » presque bon enfant, l’esprit « fun » tel qu’il était véhiculé par les radios pirates alors que les États-Unis, eux, étaient traversés par la dissension que représentaient la Guerre du Vietnam et le Mouvement des Droits Civiques. Immanquablement l’humeur, outre Manche, ne pouvait être qu’autre, symbolisée qu’elle était par le journal de la contre culture au titre révélateur (Oz) comme l’était son « livre manifeste »: Playpower de Richard Neville.

Assez paradoxalement c’est le mouvement des Mods (pour « modernes »), tout épris de musique « soul » qu’il soit, qui s’est emparé, aux côtés des classes moyennes étudiantes, de cette nouvelle esthétique. Il y avait l’attrait pour l’expérimentation et aussi, dans la culture « mod », un usage quasi quotidien des drogues (en particulier les amphétamines) qui leur permettaient de vivre la nuit de façon pour le moins stimulante. Un témoignage de cette effervescence se retrouve d’ailleurs dans un titre des Pretty Things qui se débarrassaient peu à peu de leurs oripeaux « rots » et interprétaient, dès 1965, « Midnight To Six Man » avec sa fameuse phrase d’introduction, emblématique de la période: « I’ve never seen the people I know / In the bright light of day. »

Les folkeux ne seront pas épargnées, d’ailleurs pourquoi le seraient-ils? La musique populaire anglaise, à l’instar de la country, a toujours mis en valeur des qualités champêtres. Aux États-Unis, le Grateful Dead ou les Byrds ne se sont pas privés d’explorer cette piste, l’Angleterre n’a pas été moins réticente dans la mesure où l’idée d’aller plus loin dans l’exploration de sa propre conscience n’était pas antinomique avec la tradition folk. Tout comme Dylan délaissant la guitare acoustique au fameux festival de Newport en 1966, des groupes comme Lindisfarne, Pentangle, l’Incredible String Band mêlant acoustique et instrumentation exotique ou Fairport Convention avec son fabuleux guitariste Richard Thompson vont imprégner leur bucolisme de schémas plus électriques. La différenciation avec le folk-rock sera, à cet égard, très peu instrumentale; on peut simplement dire ces groupes s’intégraient dans une perspective contre culturelle et n’hésitaient pas, par conséquent, à s’ouvrir à l’idée d’expérimentations soniques. Donovan par exemple, surnommé le « Dylan anglais, après quelques hits acoustiques et pacifistes engrangera plusieurs 45 tours fleurant bon le psyche-foilk: « Mellow Yellow », « Sunshine Superman » et « Hurdy Gurdy Man ». On discerne alors comment la fonction du troubadour baladin va trouver sa justification dans dans ce cheminement qui se fait alors gorgé de spiritualités.

On peut y voir comme un parallèle avec ce que pourraient être ces Chansons de Geste sixties telles qu’on a pu les trouver dans les groupes pré-cités (le transfigurant « Meet On The Ledge » de Fairport Convention par exemple) mais aussi chez ni plus ni moins que les Rolling Stones, du moins quand Brian Jones y était encore actif. ‘Lady Jane » (chanson cryptique puisque pouvant faire référence à la marijuana) est accompagnée au dulcimer (peut-on trouver plus médiéval) et même un titre comme « Mother’s Little Helper » avec son riff orientaliste lancinant n’est pas éloigné de ce que pourrait être un mantra. L’apogée de Brian Jones sera l’album Their Satanic Majesties Request.

Bien qu’injustement décrié ce disque restera comme le plus créatif du groupe. Il fourmille d’instrumentations discordantes mais aussi foisonnantes (innombrables effets spéciaux, utilisation du mellotron, rythmes africains, etc.) et se situe délibérément ailleurs dans l’espace (« In Another Land ») mais également dans le temps. « Citadel » et « Gomper » ont des effluves moyen-âgeuses, « The lantern » semble être sis à une époque indéterminée et « 2000 Man » tout comme « 2000 Light Years From Home » sont sur un registre semblable à celui d' »Astronomy Domine ». Le morceau le plus accrocheur lui-même, le « single » « She’s A Rainbow » est un parfait exemple de mélodie glorieusement ornée de piano et d’harmonies psychédéliques. Les deux versions de « Sing This All Together » insistent sur ce que l’aspect « mantra » peut avoir d’hypnotique et on peut comprendre que Les Stones aient pu souhaiter apporter un juste réponse à Sergent Pepper’s.

Qu’ils y soient parvenus est une autre affaire car si ce disque souffre d’une chose, c’est bien d’être trop démonstratif, voire volontariste. Plutôt que de gloser, une fois de plus (et de trop !), sur l’album des Fab Four il conviendrait plutôt de se pencher sur le diptyque liverpuldien qui le précède, le « double A-Side single » constitué de « Penny lane » et « Strawberry Fields Forever ».

Le premier titre est une évocation lumineuse, merveilleusement arrangée, de la vie quotidienne de cette rue de Liverpool fréquentée par le groupe. Il s’agit d’un tableau réaliste social ou sociétal ancré dans la réalité. L’autre morceau est également un lieu situé dans le même quartier, mais, plutôt que de cultiver la même tangibilité, il glisse de manière insidieuse dans cette autre réalité telle qu’elle peut être invoquée par le rêve, l’inconscient, l’hallucination dont il importe peu de savoir qui la provoquerait: « Living is easy with eyes closed misunderstanding all you see. Les Beatles synthétisent ici à merveille et avec subtilité ce que plonger dans l’exploration de soi veut dire et l’optimisme qui, à l’époque, en était généré: « It’s getting hard to be someone but it all works out. » On ne peut qu’être pantois devant ces deux éclairs de finesse et de distinction, à mille lieux de ce didactisme un peu lourd qui caractérisait d’autres productions. De ce point de vue, « Lucy In The Sky With Diamonds » se révèle presque trop probant, évident, comparé à ces deux morceaux.

On le voit donc, le psychédélisme britannique imprègnera toutes les strates de la scène musicale et, tout comme la contre-culture hippie s’interroge sur la tangibilité des choses, il va en conséquence remettre en question la perception même que nous pouvons avoir de la dite réalité.

Une des facultés qu’on prête à la drogue (en particulier le L.S.D.) va au-delà de l’aspect purement « récréatif » : c’est de rendre notre esprit plus affuté et par conséquent d’élargir nos sensations.

À San Francisco, le Jefferson Airplane disait sur « White Rabbit »: « feed your head »; les Who, quant à eux semblaient se montrer attentifs à cette notion de sens en éveil avec la vision surmultipliée développée dans « I Can See For Miles ».

D’autres groupes, d’emblée, épousent la cause psychédélique. The Crazy World of Arthur Brown et son pyrotechnique et unique tube, « Fire » ou The Smoke, par exemple, dont le nom est plus évocateur que les paroles de leur seul « hit », « My Friend Jack ». Il s’agit d’une chanson pop-rock accrocheuse arrangée à grands renforts de distorsion et de feedback : « My friend Jack eats sugar lumps…/ He’s been traveling everywhere. Les morceaux avalés sont vraisemblablement d’une nature différente de celle du glucose, tout comme les voyages mentionnés sont autre chose que des simples excursions d’agrément puisque le « trip » était le nom que l’on donnait aussi aux expériences sous acide.

Citons, également, Tomorrow, auteur d’un album éponyme copieusement orchestré de bruits divers et de mélodies biscornues comme « My White Bicycle » hommage aux « Provos », ce mouvement contestataire qui proposait des bicyclettes blanches gratuitement et en libre service aux habitants d’Amsterdam. Petite heure de gloire pour ce « combo » dont le line-up incluait à la six cordes Steve Howe, le futur guitariste de Yes.

La même verve et la même veine animaient un groupe comme The (Social) Deviants qui, après quelques albums très dadaïstes, donna ensuite naissance aux Pink Fairies

Dans la même veine, on néglige un peu trop un combo comme The Move, exemplaire à plus d’un titre de cette scène psychédélique sur le fond comme sur la forme. Originaire De Birmingham, ce groupe était dirigé par un compositeur-chanteur hors pair, Roy Wood. Ajoutons à cela qu’il était coaché par un manager, Tony Secunda, dont les méthodes fracassantes (postes de télévisions détruits, effigies politiques lacérées) inspireront sans doute plus tard Malcolm McLaren avec les Sex Pistols. Leurs premiers « singles », accrocheurs en diable sont des merveilles d’inventivité psychédélique. Harmonies vocales confondantes, effets spéciaux ahurissants (échos, phasing, larsen, etc.) « Night Of Fear » (dons l’into ravageuse est empruntée à l’Ouverture 1812 de Tchaïkosky) est une exploration tonitruante dans ce que peut être une nuit cauchemardesque induite par ce qu’on voudra bien imaginer. Le « B side », « Disturbance », sonne comme un voyage chaotique dans le royaume de l’aliénation et pose ainsi le problème de la folie mentale. Viendra ensuite « I Can Hear The Grass Grow » qui pourrait être comme interprété comme la magnification de ce que serait notre ouïe sous certaines influences tout comme un évidence quant à la nature de l’herbe dont il s’agit.

Leur premier album, éponyme, essayera de prolonger le fil (en particulier avec le récit schizophrène contenu dans « Cherry Blossom Clinic ») peu après un troisième « single » plus mesuré, « Flowers In The Rain ». Suivra ensuite, « Wild Tiger Woman » plus anodin et ensuite un « Blackberry Way », étonnante composition pop pétrie d’harmonies vocales et d’un humour grinçant dont l’humeur n’est pas sans évoquer le « Waterloo Sunset » des Kinks. En 1970, changement de direction puisque Wood suggère à Jeff Lynne de rejoindre le groupe. Shazam les verra s’orienter vers une musique plus « ambitieuse » (dont une reprise de « Cherrry Blossom Clinic » plus déconstruite) qui lorgnera du côté d’un certain Sergent.

Entre temps le groupe, signé sur Decca, avait intégré Deram, une branche du label dédié aux musiques « autres ».

Peu à peu The Move, sous l’influence de Lynne, s’orienteront vers une pop plus « grand public », signent chez Harvest (la branche « indépendante » de E.M.I.) avant qu’ils ne décident de se renommer et d’adopter le patronyme d’Electric Light Orchestra, puis de E.L.O. A ce moment-là, Wood était parti et on connait la suite…

BAISSERS DE RIDEAUX

La carrière des Move est représentative à plus d’un titre de la lente évolution de la musique au seuil des années 70. Tout comme Harvest, une autre « major » de l’époque (Phonogram) avait créé un label dédié à ce qu’on nommait encore l' »underground », il s’agissait de Vertigo et l’une des premières signatures en fut Black Sabbath. A peu près à la même époque, Girgio Gomelsky, ancien manager des Stones fondait Marmalade, un label alternatif qui signa The Blosson Toes dont les deux albums prenaient une direction « psyché-progressive » et Virgin Records était créée. Un de ses premiers succès (Tubular Bells de Mike Oldfield) signifiait de façon indéniable combien le rock s’orientait différemment vers la « progressive music » avec des groupes comme Yes, King Crimson, Emerson Lake & Palmer ou… le Pink Floyd.

Celui-ci était signé sur Harvest (au même titre que Deep Purple par exemple) tout comme Syd Barrett dont The Madcap Laughs sortira début 70 en même temps et sur le même label que celui d’un autre non conformiste, Kevin Ayers. Ayant quitté The Soft Machine, le chanteur compositeur allait nous offrir ce qui sera peut-être un des derniers albums qu’on pourrait qualifier de psychédélique dans son inspiration, Joy Of A Toy. Sous son titre et en dépit d’une certaine nonchalance, Ayers va nous délivrer quelques titres du plus bel effet (psychédélique cela va sans dire). « Stop This Train (Again Doing It) » s’avère être un road-song diabolique et hantant, tout comme le chevrotant « Girl On A Swing » peut se montrer habité. « The Lady Rachel » parvient à conjuguer Chanson de Geste et psychédelia presque gothique; le tout donnant à l’album ce parfum inquiétant de comptines enfantines mais à la lisière de la rupture.
Un peu comme le disque de Barrett en tant qu’instantané de cette déliquescence mentale occasionnée par un L.S.D. qui aggravera certaines tendances schizophréniques de l’ancien vocaliste du Floyd, une page va se tourner musicalement mais aussi sociétalement.

L’utopie de Woodstock a, entretemps, laissé place au cauchemar d’Altamont, l’ère des concerts gratuits semble alors peu à peu révolue tout comme l’idéologie du Summer of Love même si le Pink Floyd nouvelle mouture présentera Atom Heart Mother en avant-première à Hyde Park.

Il est vrai que, depuis quelques années, le L.S.D. avait été interdit aux U.S.A comme en Angleterre et que les descentes d’acide n’étaient sans doute pas à la hauteur des montées espérées et qu’il y avait sans doute une certaine candeur à penser qu’un stupéfiant quelconque pouvait transformer n’importe qui en être sage et avisé.
La musique elle-même on l’a vu avait nécessité d’évoluer et, de la même manière que la société se normalisait peu à peu face aux crises économiques successives, le rock opérait une évolution générale vers un certain classicisme, que ce soit le jazz-rock, le space-rock planant, le rock progressif ou l’alliage entre rock et « grande musique ». Le Melody Maker, un hebdomadaire musical de l’époque (une période où, en Grande-Bretagne, on en trouvait trois !) posait même la question: « Has Rock become despectable? Même si les réponses ne peuvent être que nuancées, l’interrogation qui émanait du magazine prouvait bien qu’il se lénifiait quelque peu. L’activiste radical américain pouvait alors se permettre de dire ceci sans qu’on puisse trop lui apporter contradiction: « The ’60s are gone, dope will never be as cheap, sex never as free, and the rock and roll never as great. »

Citation polémique, certes, il est vrai que les punks n’avaient pas encore jailli de la sphère rock pour lui permettre de se réveiller. Mais ceci est une autre histoire…

 

Les Beatles avaient, bien évidemment, creusé le sillon avec, dès 1964, un « single » agencé autour du feedback: « I Feel Fine ». Un an plus tard, leur album Rubber Soul approfondissait certains procédés comme, par exemple, l’utilisation de la cithare sur « Norwegian Wood » ou le clavecin sur « In My Life ». « Rain » en 66, se caractérisait par le technique du « backmasking » (plage jouée à l’envers) et Revolver avec « Tomoorow Never Knows » privilégiait les atmosphères orientalistes.

Mais précurseurs ils étaient, et ils le seront encore, nous le verrons, plus tard. La scène pop anglaise devenait de plus fervente de ces délires soniques. Les Who, groupe « mod », par excellence avaient sur leur premier 45 tours « Anyway Anyhow Anywhere » (titre on ne peut plus représentatif de ce que peut être une réalité transcendée) fait bon usage du feedback et de la distorsion. Leur suivant, l’hymne « My Generation », se terminait sur des effets « free form » et, peu à peu, le quatuor s’insérait de plus en plus dans l’espace psychédélique avec les quelques teintes (effets sonores entrecoupant les plages, jingles commerciaux) qui parsèment The Who Sell Out (« Armenia City In The Sky ») et, thématiquement, avec deux « singles » abordant la problématique de l’identité: « I’m A Boy » et « Substitute ». Plus tamisés d’un point de vue musical il démontrent, en contrepartie, que l’usage de certains procédés psychotechniques n’est pas nécessaire pour explorer des éléments ayant trait à la quête de son soi (ou son « moi »). Tommy, qui sortira quelques années plus tard, en sera à tous égards la résultante.

De son côté, la première mouture du Floyd avec Syd Barrett ne va-t-elle pas, elle aussi, développer la même interrogation sur son premier « single », la pop compulsive et inquiétante de « Arnold Layne » et le récit de ce personnage qui ne peut exister qu’au travers de la multitude de vêtements qu’il endosse ?

Parallèlement, un autre groupe issu du blues va faire sien ces nouvelles approches psychédéliques. Les Yardbirds de Clapton puis, surtout, du plus doué d’entre tous ces guitaristes, Jeff Beck, délivrera plusieurs titres plus que marquants. « Still I’m Sad », dans un premier temps, offrira aux auditeurs une incroyable mélopée sur fond de chants grégoriens et de musique world. Ensuite, Beck s’emparera du groupe, accélérera le tempo et multipliera les « rave ups » plus ou moins improvisés. Le résultat est confondant sur d’ingéniosité et de créativité: « Psycho Daisies » déboulonnera en moins de 2 minutes les clichés blues, « Shapes of Things » cultivera à merveille pop song accrocheuse et effets de « sustain » à la guitare et, cerises sur le gâteau, « Over Under Sideways Down » tout comme « Happening Ten Years Time Ago » regorgeront d’inventivité à la six cordes et aux orchestrations tout en remettant en cause nos perceptions de la réalité tangible, géométrique pour le premier titre, temporelle pour le second.

Même Clapton, puriste du blues ayant laissé sa place à Beck parce que, précisément, les Yardbirds s’éloignaient de cet idiome, n’échappait pas à ce qui devenait plus qu’un mode avec Cream, trio fondé avec Jack Bruce et Ginger Baker. « I Feel Free » offrira une pop psychédélique contagieuse et, sur Disraeli Gear un morceau comme « Tales of Brave Ulysses » bien qu’il puisse sonner anodin de prime abord, se terminera sur un solo à la pédale wah wah d’anthologie tout comme il abordera lyriquement, par le biais de la légende d’Ulysse, l’épopée que peut constituer une expérience intérieure emplie de visions.

Si Clapton trempait sa guitare dans l’acide, d’autres n’étaient pas en reste signe s’il en est de l’ampleur du phénomène. Les réussites étaient néanmoins contrastées. Les Troggs, un sympathique combo pop-rock quelque peu primal, vont aborder l’idéologie de la contre culture avec un mid-tempo sensuel « Night Of The Long Grass » et récidiveront avec un « May Be The Madman » truffé d’effets psychédéliques remettant en cause, avec un certaine naïveté, l’idée que nous avons de la raison (May be the madman was right. un peu comme le morceau des Beatles « The Fool On The Hill »).

Plus notables étaient les deux premiers 45 tours de Traffic, formé par un Stevie Winwood qui avait quitté le Spencer Davies Group trop limité à son goût. « Paper Sun » est un exemple de pop song orchestrée de manière foisonnante à la cithare et « Hole In My Shoe », autre « hit » du combo mêle habilement pop psychédélique à comptine enfantine comme pour explorer les domaines inconnus de la rêverie surréaliste. C’est dans cette même veine pseudo-ludique mais véritablement étrange qu’on pourrait d’ailleurs cataloguer le « See Emily Play » du Floyd période Barrett.

D’autres groupes vont se diriger vers le psychédélisme; les Small Faces, archétype de la formation « mod » au même titre que les Who mais avant une tendance rhythm and blues plus que palpable, vont nous offrir un délicieux et entraînant « single » développant l’idée de « fun » qu’on peut avoir à « getting high » avec l’insouciant et guilleret « Itchycoo Park » et proposera un bien beau « concept album », Ogen’s Nut Gone Flake avec pochette dépliante ronde (le bon temps où l' »art work » faisait encore partie du disque artéfact) un an après un Seargeant Pepper’s dont il s’inspire par le côté « variety show ».

La même démarche animera les Pretty Things avec un étonnant S.F. Sorrow marqué par une inventivité musicale foisonnante aux antipodes de la production habituelle du groupe et suivi, peu après, par un Parachute qui, comme le précédent, e rencontrera hélas aucun écho (mais permettra au groupe d’être signé sur Swan Song, le label créé par Led Zeppelin (sic!)).

Citons, également, un autre groupe issu du « British Beat », les icôniques Kinks dont le lancinant « See My Friends » ou un « Fancy » (en Fraçais: « imagination ») introduit par une cithare démontrera l’application à se vouloir novateurs tout en restant dans le schéma de la « pop song ».

Les folkeux ne seront pas épargnées, d’ailleurs pourquoi le seraient-ils? La musique populaire anglaise, à l’instar de la country, a toujours mis en valeur des qualités champêtres. Aux États-Unis, le Grateful Dead ou les Byrds ne se sont pas privés d’explorer cette piste, l’Angleterre n’a pas été moins réticente dans la mesure où l’idée d’aller plus loin dans l’exploration de sa propre conscience n’était pas antinomique avec la tradition folk. Tout comme Dylan délaissant la guitare acoustique au fameux festival de Newport en 1966, des groupes comme Lindisfarne, Pentangle, l’Incredible String Band mêlant acoustique et instrumentation exotique ou Fairport Convention avec son fabuleux guitariste Richard Thompson vont imprégner leur bucolisme de schémas plus électriques. La différenciation avec le folk-rock sera, à cet égard, très peu instrumentale; on peut simplement dire ces groupes s’intégraient dans une perspective contre culturelle et n’hésitaient pas, par conséquent, à s’ouvrir à l’idée d’expérimentations soniques. Donovan par exemple, surnommé le « Dylan anglais, après quelques hits acoustiques et pacifistes engrangera plusieurs 45 tours fleurant bon le psyche-foilk: « Mellow Yellow », « Sunshine Superman » et « Hurdy Gurdy Man ». On discerne alors comment la fonction du troubadour baladin va trouver sa justification dans dans ce cheminement qui se fait alors gorgé de spiritualités.

On peut y voir comme un parallèle avec ce que pourraient être ces Chansons de Geste sixties telles qu’on a pu les trouver dans les groupes pré-cités (le transfigurant « Meet On The Ledge » de Fairport Convention par exemple) mais aussi chez ni plus ni moins que les Rolling Stones, du moins quand Brian Jones y était encore actif. ‘Lady Jane » (chanson cryptique puisque pouvant faire référence à la marijuana) est accompagnée au dulcimer (peut-on trouver plus médiéval) et même un titre comme « Mother’s Little Helper » avec son riff orientaliste lancinant n’est pas éloigné de ce que pourrait être un mantra. L’apogée de Brian Jones sera l’album Their Satanic Majesties Request.

Bien qu’injustement décrié ce disque restera comme le plus créatif du groupe. Il fourmille d’instrumentations discordantes mais aussi foisonnantes (innombrables effets spéciaux, utilisation du mellotron, rythmes africains, etc.) et se situe délibérément ailleurs dans l’espace (« In Another Land ») mais également dans le temps. « Citadel » et « Gomper » ont des effluves moyen-âgeuses, « The lantern » semble être sis à une époque indéterminée et « 2000 Man » tout comme « 2000 Light Years From Home » sont sur un registre semblable à celui d' »Astronomy Domine ». Le morceau le plus accrocheur lui-même, le « single » « She’s A Rainbow » est un parfait exemple de mélodie glorieusement ornée de piano et d’harmonies psychédéliques. Les deux versions de « Sing This All Together » insistent sur ce que l’aspect « mantra » peut avoir d’hypnotique et on peut comprendre que Les Stones aient pu souhaiter apporter un juste réponse à Sergent Pepper’s.

Qu’ils y soient parvenus est une autre affaire car si ce disque souffre d’une chose, c’est bien d’être trop démonstratif, voire volontariste. Plutôt que de gloser, une fois de plus (et de trop !), sur l’album des Fab Four il conviendrait plutôt de se pencher sur le diptyque liverpuldien qui le précède, le « double A-Side single » constitué de « Penny lane » et « Strawberry Fields Forever ».

Le premier titre est une évocation lumineuse, merveilleusement arrangée, de la vie quotidienne de cette rue de Liverpool fréquentée par le groupe. Il s’agit d’un tableau réaliste social ou sociétal ancré dans la réalité. L’autre morceau est également un lieu situé dans le même quartier, mais, plutôt que de cultiver la même tangibilité, il glisse de manière insidieuse dans cette autre réalité telle qu’elle peut être invoquée par le rêve, l’inconscient, l’hallucination dont il importe peu de savoir qui la provoquerait: « Living is easy with eyes closed misunderstanding all you see. Les Beatles synthétisent ici à merveille et avec subtilité ce que plonger dans l’exploration de soi veut dire et l’optimisme qui, à l’époque, en était généré: « It’s getting hard to be someone but it all works out. » On ne peut qu’être pantois devant ces deux éclairs de finesse et de distinction, à mille lieux de ce didactisme un peu lourd qui caractérisait d’autres productions. De ce point de vue, « Lucy In The Sky With Diamonds » se révèle presque trop probant, évident, comparé à ces deux morceaux.

On le voit donc, le psychédélisme britannique imprègnera toutes les strates de la scène musicale et, tout comme la contre-culture hippie s’interroge sur la tangibilité des choses, il va en conséquence remettre en question la perception même que nous pouvons avoir de la dite réalité.

Une des facultés qu’on prête à la drogue (en particulier le L.S.D.) va au-delà de l’aspect purement « récréatif » : c’est de rendre notre esprit plus affuté et par conséquent d’élargir nos sensations.

À San Francisco, le Jefferson Airplane disait sur « White Rabbit »: « feed your head »; les Who, quant à eux semblaient se montrer attentifs à cette notion de sens en éveil avec la vision surmultipliée développée dans « I Can See For Miles ».

D’autres groupes, d’emblée, épousent la cause psychédélique. The Crazy World of Arthur Brown et son pyrotechnique et unique tube, « Fire » ou The Smoke, par exemple, dont le nom est plus évocateur que les paroles de leur seul « hit », « My Friend Jack ». Il s’agit d’une chanson pop-rock accrocheuse arrangée à grands renforts de distorsion et de feedback : « My friend Jack eats sugar lumps…/ He’s been traveling everywhere. Les morceaux avalés sont vraisemblablement d’une nature différente de celle du glucose, tout comme les voyages mentionnés sont autre chose que des simples excursions d’agrément puisque le « trip » était le nom que l’on donnait aussi aux expériences sous acide.

Citons, également, Tomorrow, auteur d’un album éponyme copieusement orchestré de bruits divers et de mélodies biscornues comme « My White Bicycle » hommage aux « Provos », ce mouvement contestataire qui proposait des bicyclettes blanches gratuitement et en libre service aux habitants d’Amsterdam. Petite heure de gloire pour ce « combo » dont le line-up incluait à la six cordes Steve Howe, le futur guitariste de Yes.

La même verve et la même veine animaient un groupe comme The (Social) Deviants qui, après quelques albums très dadaïstes, donna ensuite naissance aux Pink Fairies

Dans la même veine, on néglige un peu trop un combo comme The Move, exemplaire à plus d’un titre de cette scène psychédélique sur le fond comme sur la forme. Originaire De Birmingham, ce groupe était dirigé par un compositeur-chanteur hors pair, Roy Wood. Ajoutons à cela qu’il était coaché par un manager, Tony Secunda, dont les méthodes fracassantes (postes de télévisions détruits, effigies politiques lacérées) inspireront sans doute plus tard Malcolm McLaren avec les Sex Pistols. Leurs premiers « singles », accrocheurs en diable sont des merveilles d’inventivité psychédélique. Harmonies vocales confondantes, effets spéciaux ahurissants (échos, phasing, larsen, etc.) « Night Of Fear » (dons l’into ravageuse est empruntée à l’Ouverture 1812 de Tchaïkosky) est une exploration tonitruante dans ce que peut être une nuit cauchemardesque induite par ce qu’on voudra bien imaginer. Le « B side », « Disturbance », sonne comme un voyage chaotique dans le royaume de l’aliénation et pose ainsi le problème de la folie mentale. Viendra ensuite « I Can Hear The Grass Grow » qui pourrait être comme interprété comme la magnification de ce que serait notre ouïe sous certaines influences tout comme un évidence quant à la nature de l’herbe dont il s’agit.

Leur premier album, éponyme, essayera de prolonger le fil (en particulier avec le récit schizophrène contenu dans « Cherry Blossom Clinic ») peu après un troisième « single » plus mesuré, « Flowers In The Rain ». Suivra ensuite, « Wild Tiger Woman » plus anodin et ensuite un « Blackberry Way », étonnante composition pop pétrie d’harmonies vocales et d’un humour grinçant dont l’humeur n’est pas sans évoquer le « Waterloo Sunset » des Kinks. En 1970, changement de direction puisque Wood suggère à Jeff Lynne de rejoindre le groupe. Shazam les verra s’orienter vers une musique plus « ambitieuse » (dont une reprise de « Cherrry Blossom Clinic » plus déconstruite) qui lorgnera du côté d’un certain Sergent.

Entre temps le groupe, signé sur Decca, avait intégré Deram, une branche du label dédié aux musiques « autres ».

Peu à peu The Move, sous l’influence de Lynne, s’orienteront vers une pop plus « grand public », signent chez Harvest (la branche « indépendante » de E.M.I.) avant qu’ils ne décident de se renommer et d’adopter le patronyme d’Electric Light Orchestra, puis de E.L.O. A ce moment-là, Wood était parti et on connait la suite…

Baissers de rideaux

La carrière des Move est représentative à plus d’un titre de la lente évolution de la musique au seuil des années 70. Tout comme Harvest, une autre « major » de l’époque (Phonogram) avait créé un label dédié à ce qu’on nommait encore l' »underground », il s’agissait de Vertigo et l’une des premières signatures en fut Black Sabbath. A peu près à la même époque, Girgio Gomelsky, ancien manager des Stones fondait Marmalade, un label alternatif qui signa The Blosson Toes dont les deux albums prenaient une direction « psyché-progressive » et Virgin Records était créée. Un de ses premiers succès (Tubular Bells de Mike Oldfield) signifiait de façon indéniable combien le rock s’orientait différemment vers la « progressive music » avec des groupes comme Yes, King Crimson, Emerson Lake & Palmer ou… le Pink Floyd.

Celui-ci était signé sur Harvest (au même titre que Deep Purple par exemple) tout comme Syd Barrett dont The Madcap Laughs sortira début 70 en même temps et sur le même label que celui d’un autre non conformiste, Kevin Ayers. Ayant quitté The Soft Machine, le chanteur compositeur allait nous offrir ce qui sera peut-être un des derniers albums qu’on pourrait qualifier de psychédélique dans son inspiration, Joy Of A Toy. Sous son titre et en dépit d’une certaine nonchalance, Ayers va nous délivrer quelques titres du plus bel effet (psychédélique cela va sans dire). « Stop This Train (Again Doing It) » s’avère être un road-song diabolique et hantant, tout comme le chevrotant « Girl On A Swing » peut se montrer habité. « The Lady Rachel » parvient à conjuguer Chanson de Geste et psychédelia presque gothique; le tout donnant à l’album ce parfum inquiétant de comptines enfantines mais à la lisière de la rupture.
Un peu comme le disque de Barrett en tant qu’instantané de cette déliquescence mentale occasionnée par un L.S.D. qui aggravera certaines tendances schizophréniques de l’ancien vocaliste du Floyd, une page va se tourner musicalement mais aussi sociétalement.

L’utopie de Woodstock a, entretemps, laissé place au cauchemar d’Altamont, l’ère des concerts gratuits semble alors peu à peu révolue tout comme l’idéologie du Summer of Love même si le Pink Floyd nouvelle mouture présentera Atom Heart Mother en avant-première à Hyde Park.

Il est vrai que, depuis quelques années, le L.S.D. avait été interdit aux U.S.A comme en Angleterre et que les descentes d’acide n’étaient sans doute pas à la hauteur des montées espérées et qu’il y avait sans doute une certaine candeur à penser qu’un stupéfiant quelconque pouvait transformer n’importe qui en être sage et avisé.
La musique elle-même on l’a vu avait nécessité d’évoluer et, de la même manière que la société se normalisait peu à peu face aux crises économiques successives, le rock opérait une évolution générale vers un certain classicisme, que ce soit le jazz-rock, le space-rock planant, le rock progressif ou l’alliage entre rock et « grande musique ». Le Melody Maker, un hebdomadaire musical de l’époque (une période où, en Grande-Bretagne, on en trouvait trois !) posait même la question: « Has Rock become respectable? Même si les réponses ne peuvent être que nuancées, l’interrogation qui émanait du magazine prouvait bien qu’il se lénifiait quelque peu. L’activiste radical américain pouvait alors se permettre de dire ceci sans qu’on puisse trop lui apporter contradiction: « The ’60s are gone, dope will never be as cheap, sex never as free, and the rock and roll never as great. »

Citation polémique, certes, il est vrai que les punks n’avaient pas encore jailli de la sphère rock pour lui permettre de se réveiller. Mais ceci est une autre histoire…

 

13 octobre 2012 Posted by | Dossiers | , , | Laisser un commentaire